vendredi 20 décembre 2019

Virginie Sampeur, Jean Price-Mars, Ida Faubert

Trois figures importantes de la littérature haïtienne autour de deux dates : 1919 et 1969


V. Sapeur, J. Price-Mars, I. Faubert
En 1919, l’occupation d’Haïti par les Etats-Unis compte déjà quatre ans d’exactions du Corps des Marines, dans le monde rural notamment, quand la camarde* décide de faucher Virginie Sampeur (28 mars 1839-juin 1919), considérée comme la première poétesse de l’histoire de la littérature haïtienne. Au cours de cette même année de deuil et d’indignation, face à l’occupant, au désarroi de l’élite haïtienne et à toutes sortes de velléités patriotiques, le Dr Jean Price-Mars (15 octobre 1876-1er mars 1969) publie La vocation de l’élite qu’il dédie à Ida Faubert (14 février 1882-1969), première écrivaine haïtienne à s’affirmer avec audace, tant en Haïti qu’en France, notamment à Paris où elle recevait son dédicateur dans son propre salon littéraire, ainsi que d’autres artistes et intellectuels de renom, tels Léon Laleau (1892-1979), Robert Desnos (1900-1945) et Juan Mirò (1893-1983).

Virginie Sampeur

Alors qu’en 1962, elle convole en justes noces avec le jeune Oswald Durand (1840-1906), l’auteur de « Choucoune », Virginie Sampeur demandera le divorce à ce grand coureur de jupons devant l’Eternel, neuf ans après. Son amère histoire avec le poète volage sert de ferment à son poème « L’Abandonnée » (1976), sa seule « pièce » littéraire qui trouve grâce aux yeux de Duraciné Vaval (1879-1952), l’auteur de l’Histoire de la littérature haïtienne ou l’âme noire (1933).
Lectrices et lecteurs contemporains apprécieront encore mieux toute la délicatesse, teintée d’une certaine phallocratie, de notre écrivain à travers les pages consacrées (p. 89-91) à Virginie Sampeur et Ida Faubert dans l’ouvrage sus indiqué. Lectrices et lecteurs peuvent aussi goûter les rares vers de la poétesse sur Manioc, spécialement son poème « Puisque le ciel t’envoie », à la page 89 de l’Anthologie d'un siècle de poésie haïtienne : 1817-1925, de Louis Morpeau (1895-1926) :
Puisque le ciel t’envoie
Fortune, amour et joie,
Tu peux bien m’oublier ;
Vis sans inquiétude,
Et dans la solitude,
Pour toi je vais prier ! 

Ida Faubert

Contrairement à son aînée, la mélancolie et le déchirement d’Ida Faubert s’accommodent de son cœur maternel, meurtri après le décès prématuré de sa fille Jacqueline. « Pour Jacqueline », le poème dédié précisément à sa fille, qu’on peut lire à la page 289 de l’Anthologie d'un siècle de poésie haïtienne…, figure dans son unique recueil Cœur des îles (1939). Mais en contrepoint, dans ce même recueil, son écriture poétique, très classique, laisse transpirer également un mouvement passionné du cœur et du corps imbibé de désirs, avec de fortes inflexions romantiques. Le « Soir » (Anthologie d'un siècle de poésie haïtienne…, p. 287, 288) nous fait entendre un véritable appel des sens – les cinq bien entendu – dans l’écoulement du temps propice :
Il fait doux au jardin où s’effeuillent les roses.
Dans le soir embaumé, laissons nos cœurs s’unir,
Et ne nous parlons plus. Quand la nuit va venir,
Il ne faut pas troubler le silence des choses.

Mais que mon front repose encore sur tes genoux,
Pour que s’apaise un peu la peine de mon âme,
Pour que mon triste cœur se ranime à ta flamme,
Et se mêle au parfum qui flotte autour de nous.

Garde mes doigts frileux blottis dans ta main tendre,
Le vent fait frissonner les branches des lilas,
L’heure est douce, et mon cœur me semble bien moins las ;
Serre-moi contre toi comme pour me défendre.
La voix qu’on entend dans le poème, c’est celle d’une femme liant intrinsèquement cœur, corps, esprit et nature immédiate, dans un lyrisme partagé entre l’inspiration d’une Louise Labé (1522-1566) et celle d’une Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859). Auteur également de Sous le ciel Caraïbe, histoires d’Haïti et d’ailleurs… (1959), féminine et féministe d’avant-garde, Ida Faubert incarne « La Femme de Demain », titre de l’une des sept conférences prononcées par Jean Price-Mars en 1917 et qui composent sa Vocation de l’élite (1919). Pierre angulaire de ce livre, selon l’opinion générale, « La Femme de Demain » présente, entre autres, une critique du dressage éducationnel de la femme haïtienne aux prises avec les préjugés de classes (économiques et sociales) et les inégalités sociales (voir La Femme de Demain, Presses Nationales d’Haïti, 2002).

Jean Price-Mars

Figure marquante de l’intelligentsia haïtienne – médecin, ethnologue et diplomate, Jean Price-Mars nous livre en 1928, après sa première grande entreprise littéraire et intellectuelle (La vocation de l’élite), son œuvre majeure : Ainsi parla l’oncle. Cet ouvrage-phare s’applique à valoriser la culture et l’identité haïtiennes qui s’arc-boutent selon lui sur une matrice inéluctable : le vodou. Influencé sans doute par le positivisme du sociologue David Emile Durkheim (1858-1917), il met en avant tous les critères manifestes qui permettent d’élever le vodou au rang de religion, tout en dénonçant les discours insensés de ses détracteurs de tous crins et le bovarysme ambiant de l’élite haïtienne, ayant le regard tourné vers l’extérieur, vers tout ce qu’elle n’est pas : fille fidèle de l’occident, fille fidèle à l’occident, égarée sous le ciel d’Haïti. Duraciné Vaval ne manque pas de chanter le renom de cette éminence grise, ses intentions morales et son moment de gloire à travers sept bonnes pages de son Histoire de la littérature haïtienne ou l’âme noire (p.366-373).
Le mouvement de l’Indigénisme haïtien, à travers le poète Carl Brouard (1902-1965), et celui de la Négritude, via Léopold Sedar Senghor (1906-2001), reconnaissent leur dette envers ce penseur du monde noir, de renommée mondiale. En ce sens, nous convions lectrices et lecteurs à visionner sur Manioc la conférence éclairante de John Picard Byron intitulée Jean Price-Mars et la Négritude : d’une filiation revendiquée à l’établissement d’une relation complexe. En fin de vie, d’aucuns reprochent au penseur et théoricien haïtien, sa complaisance vis-à-vis de la dictature (1957-1971) du Dr François Duvalier qui s’inspirera d’ailleurs de ses écrits pour alimenter son noirisme, l’idéologie insidieuse de son régime étatique.

Ainsi, l’année 2019 rappelle le centenaire de la mort de Virginie Sampeur ainsi que la complicité intellectuelle liant Ida Faubert et Jean Price-Mars, au point de voir ces deux derniers esprits partir au cours de la même année 1969 vers le pays sans chapeau** : double cinquantenaire de départ vers les ombres, donc, mis en lumière ici !


*Camarde : la mort ou sa figure allégorique, représentée généralement sous les traits d'un squelette, donc sans nez, proche du sens de l’adjectif « camard », désignant « le nez plat ».

**Aller au pays sans chapeau : mourir.

Sources



JDD

Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/12/virginie-sampeur-jean-price-mars-ida.html

1 commentaires:

Enregistrer un commentaire