samedi 12 janvier 2019

Les villes des Petites Antilles #3 : Saint-Pierre, Castries, Bridgetown

Le voyage se poursuit 

L'équipe Manioc a décidé de découvrir les villes des Petites Antilles en exploitant les différents matériaux présents dans Manioc.org. Dans le précédent épisode, Manioc faisait escale à Pointe-à-Pitre et à Roseau. Dans ce troisième billet, nous proposons de découvrir des villes de la Martinique, de Sainte-Lucie et de la Barbade à travers quelques passages d'un roman et d'un récit de voyage.

Saint-Pierre de la Martinique

En raison de son importance historique, l'équipe Manioc a choisi de vous parler de la ville de Saint-Pierre. Nous allons la découvrir grâce à ce titre : Saint-Pierre-Martinique 1635-1902 : Annales des Antilles françaises - Journal et album de la Martinique, naissance, vie et mort de la cité créole - livre d'or de la charitéCet ouvrage du XXe siècle, qui parcourt l'histoire de Saint-Pierre, représente un hommage de Charles Lambolez à sa ville. Les premières lignes introductives sont le témoignage de l'engagement personnel de l'auteur dans l'écriture de l'ouvrage. Se sentant très proche de la ville, il évoque le fait qu'il "n'est pas mort avec les siens", faisant référence à l’éruption de la montagne Pelée. Il décide donc de ne pas revendiquer l'ouvrage pour sa gloire personnelle, et adopte le pseudonyme de "Cœur créole".


Saint-Pierre avant l'éruption
Les extraits qui suivent retracent la genèse de la ville : la construction des fortifications militaires, les conflits entre les colonisateurs français et les Arawaks qui vivaient sur l'île depuis des siècles, ainsi que la naissance des premières habitations sucrières, qui firent à une époque la fortune économique de la Martinique et le début de toutes les abominations liées à l'esclavage sur cette île.

« Oubliant volontiers  jusqu'à son nom, celui de la cité détruite étant le seul qui lui importe et qui reste à jamais illuminé par les feux du volcan maudit, aussi fidèle amant des ruines qu'il l'était de l'antique magnificence de Saint-Pierre, il appose simplement sur ces pages pleines de scories, pour leur tenir lieu de signature ». (Préface)

« Au pied de la Montagne Pelée, à l'angle marqué par le rivage de la mer et la rivière la Roxelane, il éleva une forteresse qu'il (le lieutenant D'Enambuc) nomma Fort-Saint-Pierre, parce que l'on était alors dans l'octave de la fête des saints apôtres Pierre et Paul (...)
 En quittant le Fort-Saint-Pierre pour retourner à Saint-Christophe, d'Enambuc commit en qualité de lieutenant à la Martinique, du Pont, gentilhomme qui avait toute sa confiance. (...)
Sa dernière recommandation à son lieutenant fut qu'il s'efforçât de garder la paix avec les indigènes, autant qu'il serait possible.
Or, quelque précaution que prît du Pont, une querelle s'éleva bientôt entre Caraïbes et Français, non loin du Fort, et le sang coula de part et d'autre. Les sauvages, irrités, résolurent de détruire le nouvel établissement et de jeter à la mer le peuple usurpateur 
». p. 14


« Ce sera, non pas la Compagnie française des îles d'Amérique, mais un Juif hollandais, chassé du nord du Brésil par les Portugais, qui établira à Saint-Pierre, en 1654, la première habitation sucrière ». p. 29


Rue Victor Hugo, St Pierre
Rue Victor Hugo, 11 mai






Voici la description de Saint-Pierre à la veille de la catastrophe, une ville qui était pleine de vie, d'activités et de richesses.

« Saint-Pierre de la Martinique, l'inoubliable cité créole, possédait, la veille de la catastrophe dont la seconde partie de ce volume racontera les horreurs épouvantables, une population de 28 000 âmes : 3 000 à 3 500 de la classe blanche, 9 à 10 000 de la classe de couleur et 15 000 noirs environ. Cette ville occupait la portion la plus ravissante de l'île (… )
Cité opulente, bâtie en amphithéâtre, elle faisait la splendeur de la côte occidentale de la colonie, au pied du volcan. De son artère principale, gracieusement infléchie comme la baie autour de laquelle elle s'étendait, partaient des rues nombreuses, celles-ci dans la direction des mornes, celles-là vers la grève. Il y avait en tout, dans la cité créole, 103 rues, cales et ruelles, dont le développement total se chiffrait par une vingtaine de kilomètres (…)
C'est là qu'on avait vu se concentrer toute l'activité de la Martinique, et ce mouvement n'avait fait que progresser chaque jour, depuis des siècles. La fortune de l'île entière, peut-on dire, s'y trouvait entassée. On aurait peine à concevoir, entre autres nombreux détails, quelle prodigieuse quantité s'y était accumulée de matières d'or et d'argent, de pierres précieuses, de meubles anciens, de vaisselle plate et de bijoux ! Et ce n'étaient là, bien entendu, que les moindres éléments de la richesse de Saint-Pierre, dont l'importance réelle provenait de son commerce maritime (...)
Presque toutes les maisons étaient bâties en très solide maçonnerie, un certain nombre même d'entre elles offrait de superbes façades en pierre de taille. D'un aspect extérieur généralement simple, la plupart de ces habitations rivalisaient, au contraire, de beauté à l'intérieur et le confortable y régnait partout, voire un grand luxe.
La cité créole, on peut l'affirmer, était une des villes les plus propres et les plus agréables du monde entier. Les fontaines publiques et celles des particuliers, bien alimentées, y coulaient toujours, remplies par les eaux de la source Morestin, qu'on avait captées à 7 kilomètres dans la Montagne (…) 
Chacun de ses habitants pouvait profiter, pour son usage journalier, de 1600 1800 litres d'eau (…)
Il existait dans la cité une cour d'assises, un tribunal de première instance jugeant commercialement, deux justices de paix, la Banque de la Martinique, le Crédit foncier colonial, le Trésor, plusieurs établissements d'instruction publique : le séminaire-collège, le lycée, le pensionnat de Notre-Dame de la Consolation, celui des dames Dupouy et Rameau et le pensionnat colonial (…)
Citons encore l'hôtel de l'intendance, la mairie, le palais de justice, l'hospice civil, qui comptait 200 lits, la maison coloniale de santé, qui pouvait recevoir 150 aliénés, tant de la Martinique que des îles voisines, l'hôpital militaire, fondé en 1685 par les Frères de Saint-Jean de Dieu et pourvu d'une centaine de lits.
L'asile de Bethléem, pour la retraite des vieillards et des infirmes (…)
le théâtre, de fondation plus que séculaire, mais dont l'édifice nouveau ne datait que de 1831...
» pp. 79-82

Castries    

Nous proposons maintenant de poursuivre le voyage en compagnie de l'historien James Anthony Froude pour une étape à Castries qu'il évoque dans The English in the West Indies or the bow of Ulysses ; c'est aussi lui qui nous faisait découvrir Roseau dans le précédent épisode

Le premier extrait retrace les batailles pour la conquête de Sainte-Lucie, l'auteur cite deux militaires anglais connus pour leurs exploits et victoires dans les îles des Caraïbes, l’amiral G.B. Rodney et sir Ralph Abercrombie.

I was to be dropped at Roseau by the mail steamer from Barbadoes to St. Thomas's. On our way we touched at St. Lucia, another once famous possession of ours. This island was once French also. Rodney took it in 1778. It was the only one of the Antilles which was left to us in the reverses which followed the capitulation of York Town. It was in the harbor at Castries, the chief port, that Rodney collected the fleet which fought and won the great battle with the Count de Grasse. At the peace of Versailles, St. Lucia was restored to France; but was retaken in 1796 by Sir Ralph Abercrombie, and, like Dominica, has ever since belonged to England. This, too, is a beautiful mountainous island, twice as large as Barbadoes, in which even at this late day we have suddenly discovered that we have an interest. The threatened Darien canal has awakened us to a sense that we require a fortified coaling station in those quarters. St. Lucia has the greatest natural advantages for such a purpose, and works are already in progress there, and the long-deserted forts and barracks, which had been made over to snake”. p. 132
Avant d'arriver à Castries, le voyageur, ébloui par la vue des Pitons, en profite pour nous raconter une légende concernant la plus haute des deux montagnes :

The Pitons are two conical mountains rising straight out of the sea at the southern end of St. Lucia, one of them 3,000 feet high, the other a few feet lower, symmetrical in shape like sugar loaves, and so steep as to be inaccessible to any one but a member of the Alpine Club. 
Tradition says that four English seamen, belonging to the fleet, did once set out to climb the loftier of the two. They were watched in their ascent through a telescope. When halfway up one of them was seen to drop, while three went on; a few hundred feet higher a second dropped, and afterwards a third; one had almost reached the summit, when he fell also. No account of what had befallen them ever reached their ship. They were supposed to have been bitten by the fer de lance, the deadliest snake in St. Lucia and perhaps in the world, who had resented and punished their intrusion into regions where they had no business. Such is the local legend, born probably out of the terror of a reptile which is no legend at all, but a living and very active reality.” p. 133

I could then observe the peculiar blue of the water which I was told that I should find at St. Lucia and Dominica. I have seen the sea of very beautiful colors in several parts of the world, but I never saw any which equaled this. I do not know the cause. The depth is very great even close to the shore.” p. 133


PL. XII — Castries harbor, St. Lucia, looking north.
Les textes qui suivent sont dédiés à la Ville de Castries au XIXe siècle, présentée comme une vieille ville française par l'auteur. Il décrit la conformation physique de la ville, facile à fortifier, l’effervescence des activités économiques gravitant autour de la récente exploitation de charbon qui commençait à fleurir. 

Castries, the old French town, lies at the head of a deep inlet which runs in among the mountains like a fiord. This is to be the future coaling station. The mouth of the bay is narrow with a high projecting ‘ head’ on either side of it, and can be easily and cheaply fortified. There is little or no tide in these seas. There is depth of water sufficient in the greater part of the harbour for line-of-battle ships to anchor and turn, and the few coral shoals which would be in the way are being torn up with dredging machines. The island has borrowed seventy thousand pounds on Government security to prepare for the dignity which awaits it and for the prosperity which is to follow. There was real work actively going on, a rare and perhaps unexampled phenomenon in the English West Indies.
We brought up alongside of a wharf to take in coal. It was a strange scene; cocoa-nut palms growing incongruously out of coal stores, and gorgeous flowering creepers climbing over the workmen's sheds. Volumes of smoke rose out of the dredging engines and hovered over the town.”  pp. 134-135


Une autre description est dédiée aux habitants de Castries, notamment sur la façon très colorée dont ils étaient habillés, ce qui d’après J. Anthony Foude constitue une grande différence de coutume par rapport aux Barbadiens, tous vêtus en blanc selon la mode coloniale anglaise. 

We had come back to French costume again ; we had left the white dresses behind at Barbadoes, and the people at Castries were bright as parrots in crimsons and blues and greens; but fine colours looked oddly out of place by the side of the grimy reproduction of England.” p. 135

Suit la description d'un serpent, "le fer de lance", l'animal le plus redoutable des Antilles, énuméré parmi les serpents les plus venimeux du Monde, présent à Sainte-Lucie.

I went on shore and fell in with the engineer of the works, who kindly showed me his plans of the harbour, and explained what was to be done. He showed me also (…) a fer de lance, lately killed and preserved in spirits, a rattailed, reddish, powerful-looking brute, about four feet long and as thick as a child's wrist. Even when dead I looked at him respectfully, for his bite is fatal and the effect almost instantaneous. He is fearless, and will not, like most snakes, get out of your way if he hears you coming, but leaves you to get out of his. He has a bad habit, too, of taking his walks at night; he prefers a path or a road to the grass, and your house or your garden to the forest; while if you step upon him you will never do it again. They have introduced the mongoose, who has cleared the snakes out of Jamaica, to deal with him; but the mongoose knows the creature that he has to encounter, and as yet has made little progress in extirpating him.” pp. 135-136

En conclusion, voici quelques considérations sur l'administration de Sainte-Lucie. Cette île était alors sous la juridiction de la Barbade, qui détenait donc le vrai commandement de l'île, ceci en dépit de sa taille, deux fois supérieure à la colonie qui l'administrait.

St. Lucia is under the jurisdiction of Barbadoes. It has no governor of its own, but only an administrator indifferently paid…The present administrator — Mr. Laborde, a gentleman, I suppose, of French descent…He cannot have the authority of a complete governor, or undertake independent enterprises for the benefit of the island…St. Lucia is better off in this respect than most of the Antilles, and may revive perhaps into something like prosperity when the coaling station is finished and under the command of some eminent engineer officer.” p. 136

Bridgetown

Bridgetown est l'une des plus anciennes villes de la Caraïbe ; elle célébrait en 2018 ses 390 années d’existence. Nous avons décidé d'explorer cette ville à travers le regard d’une grande référence pour les historiens, le Père Labat.

Dans son oeuvre Nouveau voyage aux Isles de l'Amérique... (Les 8 volumes sont consultables sur Manioc.org), le Père Labat retrace l'histoire des possessions françaises des Amériques, en enrichissant le récit historique de son vécu personnel lors de sa mission apostolique aux Antilles. Ses observations sur les populations, sur les formes de gouvernement des colonies, sur la façon de manger, de fortifier, de prêcher et de vivre dans les îles son devenues une étape incontournable dans la reconstruction historique de l'époque de la première colonisation française.

Dans le Tome VI, le missionnaire décrit son séjour à la Barbade, qui était à son époque la colonie principale des Anglais dans la Caraïbe.

« Je partis de la Martinique le deuxième jour de Septembre dans une Barque appelée la Trompeuse, belle, grande, très bonne voilière qui devoir toucher à la Barbade la plus considérable des Antilles Angloises, et sans contredit la plus riche et la mieux peuplée… nous mouillâmes dans la Baye de Carlille, vis-à-vis la Ville du Pont, qui est la capitale de la Barbade. » p. 182 

« Quoiqu'il en soit, la vue de la Barbade me servit à corriger l’idée que je m’en étais formée , sur ce que j’en avais entendu dire. Je me l’étais figurée comme une terre plate et unie, peu élevée au dessus de la superficie de la mer ; je vis au contraire qu’elle était montagneuse et entrecoupée de falaises, fur tout dans son milieu, beaucoup plus que la grande terre de la Guadeloupe et que Marie Galante mais aussi beaucoup plus petite que la Martinique (…) » p.183

« Ce Port n’est pas fort considérable par son étendue, je n’y vis que des Brigantins, des Barques, et autres petits Bâtiments. Comme nous n’y mouillâmes pas : je ne puis pas dire de quelle profondeur il est : il s’y jette du côté de l'Est un ruisseau qui à proprement parler n’est que 1' écoulement des eaux d’un marais qui est à cote de la Ville, qui le dégorgent quand les pluies les ont fait croître assez pour devenir plus hautes que la mer. C’est fur cet endroit qu’on a bâti un Pont, qui a donné le nom à la Ville, qui le porte encore aujourd’hui, malgré tout ce qu’on a pu faire (…) » p. 185


Trafalgar square, Bridgetown, Barbados
« La Ville est belle et ample; assez grande, ses rues font droites, larges, propres et bien percées. Les maisons sont bien bâties dans le gout de celle d’Angleterre avec beaucoup de fenêtres vitrées, elles sont meublées magnifiquement ; en un mot, tout y a un air de propreté, de politesse et d’opulence, qu’on ne trouve point dans les autres Isles, et qu’il serait difficile de rencontrer ailleurs. La Maison de Ville est très-belle et très-bien ornée. Les Boutiques et les Magasins des Marchands sont remplis de tout ce qu’on peut souhaiter de toutes les parties du monde… On voit quantité d’Orfèvres, de Joailliers, d’Horlogers, et autres Ouvriers qui travaillent beaucoup, et qui paraissent fort à leur aise, aussi s’y fait-il un Commerce des plus considérables de l’Amérique. » pp. 188-189

Livres Anciens sur Manioc





Tous les autres épisodes de cette série sur les villes des Petites Antilles




G.B.


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/01/les-villes-des-petites-antilles-3-saint.html

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