mercredi 17 avril 2019

La jeunesse de Simon Bolivar

Jeunesse et éducation de Simon Bolivar


Simon Bolivar,
Fondateur de l'indépendance
de cinq états de l'Amérique du Sud 
Né à Caracas en 1783 parmi la noblesse créole vénézuélienneSimon Bolivar est connu pour avoir dédié sa vie  à une cause : l’indépendance de l’Amérique Latine. Il incarne au plan universel l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud au XIXe siècle. L'équipe Manioc vous donne aujourd'hui rendez-vous au Vénézuela, pour découvrir la jeunesse de Simon Bolivar, à travers des passages de Bolivar et l'Emancipation des Colonies Espagnoles : des origines à 1815.


Bolivar et l'Emancipation des Colonies Espagnoles : des origines à 1815 fut rédigé par Jules Mancini (1875-1912), diplomate, qui intégra la Société des Américanistes suite à la rédaction de son livre. Henri Vignaud consacre quelques lignes à l'auteur dans la revue suite à son décès prématuré ; il précise que Jules Mancini était notamment chargé du service des communications à la Presse au Ministère des Affaires étrangères. L'ouvrage publié en 1912 offre non seulement de découvrir un récit du parcours de Bolivar, mais encore de voir ce que pouvait être la jeunesse de la noblesse vénézuélienne, période clef, pour comprendre les aspirations futures de celui qui fut nommé "Le Libertador".

Bolivar, une famille fortunée
Dans ces premiers extraits du livre, on découvre l'origine et l'importance de la famille Bolivar à Caracas ; l'ouvrage donne aussi à voir l'environnement dans lequel la famille fortunée vivait.
« Le premier représentant en Amérique de la famille du Libérateur porte son prénom même. En 1587, Simon de Bolivar, seigneur de la Rementeria de la "ville" de Bolivar en Biscaye, dont les aïeux s'étaient illustrés, au onzième siècle, dans les luttes contre les évêques d'Armentia et avaient combattu avec énergie pour le maintien des libertés du peuple basque', arrivait au Vénézuéla avec le gouverneur Don Diego de Osorio y Yillégas, son parent. Les hautes aptitudes de Simon de Bolivar lui valurent, en 1590, d'être envoyé, en qualité de "Procureur et Commissaire Royal", auprès de Philippe II et d'obtenir de ce souverain la concession de mesures jugées nécessaires pour le relèvement moral et matériel de la colonie. Les premiers historiens du Vénézuéla parlent déjà avec éloge de cet ancêtre, qui ayant, à son retour, partagé avec Osorio la magistrature suprême, fonda des villes et des villages, distribua des terres, encouragea l'agriculture et le commerce autant qu'il était loisible en ces époques tragiques, Simon de Bolivar songea même à faire de Caracas […] un centre intellectuel capable de rivaliser avec ceux qui commençaient à se former dans d'autres parties plus favorisées des Indes Occidentales » p. 106 
VENEZVELA, atque OCCIDENTALIS PARS NOVÆ ANDALVSIÆ
«Caracas offrait assurément aux yeux un panorama plein de fraîcheur et de grâce. La ville semblait faire partie de la campagne où les eaux limpides du Guaïre coulent à travers les gazons aux pieds des grands arbres tout vibrants de chants d'oiseaux. Elle était alors, après Mexico et Lima, la troisième en importance des capitales du Sud-Amérique et comptait une population de près de 45.000 âmes. Les familles de haut rang, comme celle des Bolivar, dont les propriétés foncières constituaient surtout la fortune, préféraient cependant à l'existence malgré tout un peu languissante de Caracas, celle plus large et seigneuriale de leurs domaines. C'étaient, le jour, de patientes surveillances à travers les cultures, en compagnie des intendants, alternant avec les chasses, les promenades à cheval ou les parties champêtres. A la tombée de la nuit, après que la cloche eût sonné l'oraciôn, commençait sous la véranda de l'imposante demeure centrale, le long défilé des esclaves venant demander au maître d'autoriser un mariage, d'accepter le parrainage d'un nouveau-né, de guérir un malade, de trancher un différend. » p. 109

La prime enfance de Simon Bolivar

Simon Bolivar perdit son père à 2 ans, puis sa mère à 9 ans. Orphelin, il fut confié successivement à différents membres de sa famille. Le livre consacre plusieurs pages à l'enfance et au caractère turbulent de Simon Bolivar. Cette description d'un enfant insoumis peut sembler éclairante sur ses actes d'adulte. Néanmoins, ce trait de caractère serait davantage le fruit d'un discours relayé par les écrivains romantiques  qu'une réalité historique.
« Le petit Simon, Simoncito, comme on l'appelait alors, était fêté, choyé à l'envi par tout ce monde. [...] Ces gâteries continuelles rendirent bientôt Simoncito incorrigible. Il se montrait enthousiaste, bouillant, révolté, s'emportait facilement, sans souci des remontrances. Il n'obéissait guère qu'à Don Miguel Sanz que l'Audiencia de Santo-Domingo, dans la juridiction spéciale de laquelle se trouvait la capitale vénézuélienne, avait nommé administrateur ad litem d'un majorat légué au fils cadet de Don Juan Vicente par son parent Don José Félix Aristeguieta.
Sanz proposa à Da Concepcion de prendre pendant quelque temps l'enfant auprès de lui et la bonne dame, qui ne parvenait pas à gouverner le terrible Simoncito, y consentit volontiers. Il resta près de deux années dans la maison des Sanz ; partageant son temps entre de vagues leçons que lui donnait un capucin, le Père Andûjar et des promenades avec son tuteur aux environs de la ville. Le grave Don Miguel en profitait pour instruire son jeune pupille qui lui posait d'incessantes questions et retenait à merveille. » pp. 113-114 

Une éducation donnée par Simon Rodriguez  

Après ses premières années au sein de la famille, Simon Bolivar reçu son éducation dans une école publique de Caracas par le biais de son enseignant et tuteur Simon Rodriguez. Ce dernier avait obtenu du Conseil de Caracas (Cabildo) un poste d'enseignant en mai 1791 et fut aussi un temps le tuteur de l'enfant.
« Simon grandissait cependant et le moment arrivait de songer à son éducation. Bien que l'enseignement supérieur dans les collèges et les universités d'Amérique fût assez avancé à cette époque et remarquable même dans certaines capitales, l'instruction primaire était en général fort négligée partout. Les jeunes créoles apprenaient à lire dans leur famille ; un religieux le plus souvent, en leur inculquant des rudiments assez ineptes d'histoire sainte, de grammaire et parfois d'arithmétique, les préparait à rentrer au collège où ils commençaient seulement à recevoir des leçons plus utiles et mieux concertées. L'université de Caracas, la seule du reste qui existât au Vénézuéla, était à cet égard moins bien partagée que celles des autres grandes villes coloniales. Le fond de son enseignement se réduisait au latin, parce que la connaissance en était nécessaire pour l'état ecclésiastique, à la jurisprudence civile et canonique enseignée suivant des méthodes aussi creuses qu'intolérantes, à une médecine enfin, où la théorie tenait plus de place que la pratique. Aussi les parents fortunés envoyaient-ils presque toujours leurs enfants à Mexico, à Santa-Fé et surtout en Europe. Tel avait été le projet de Don Juan Vicente pour ses fils, mais la mère et surtout le grand-père de Simon, vieil aristocrate aux idées moyenâgeuses, étaient loin de partager ce dessein. Il leur répugnait aussi de se séparer d'un enfant très aimé et dès qu'ils le virent avancer en âge, ils se préoccupèrent de lui trouver un précepteur à Caracas… Un jeune caraquenais, dont la parole élégante et facile, l'érudition et surtout les théories politiques attiraient, depuis quelques semaines, l'attention…, Simon Rodriguez, venait cependant d'arriver fort à propos d'un long voyage à l'étranger, pour tirer d'embarras les parents de Bolivar. Don Miguel Sanz séduit à son tour par les qualités de ce jeune homme, donna son assentiment et Bolivar eut dès lors et pour longtemps un maître et un ami…» pp. 115-166 
« Simon Rodiguez n'avait pas tardé à prendre beaucoup d'empire sur le jeune Bolivar dont on lui abandonna de plus en plus la direction exclusive. (...) Rodriguez pensa dès lors à réaliser un projet qui lui tenait depuis longtemps à cœur. C'était d'essayer la mise en pratique du système par excellence d'éducation préconisé par Rousseau. L'enfant était, ainsi que le doit Émile, « riche », « de grande famille », « orphelin », « robuste et bien portant», et Rodriguez ne réalisait-il pas lui-même l'idéal du gouverneur que souhaite Jean-Jacques ? « Jeune », « sage », « célibataire et homme de loisirs », « une âme sublime », autant de qualités ou d'attributs auxquels pouvait prétendre Simon Rodriguez, âgé alors de vingt et un ans, reconnu pour le premier professeur de la ville, époux plus que négligent à qui son extrême indépendance de goûts et de caractère permettait le commerce des plus spacieuses pensées Il s'appliqua donc à « l'étude difficile de ne rien apprendre » à son élève. Afin que celui-ci pût demeurer à « l'état de nature » et se préparer à justifier l'axiome d'après lequel « la raison du sage s'associe fréquemment à la vigueur de l'athlète», Rodriguez prolongea les séjours à la campagne et parvint du moins à développer chez Bolivar la merveilleuse aptitude aux exercices corporels qui fit de lui le marcheur infatigable, le maître écuyer, le nageur intrépide qu'aucun de ses compagnons d'armes ne pourra primer plus tard. Simon atteignit, avec sa treizième année, la « première étape » d'Émile en conformité parfaite avec les prescriptions de l'éducateur. Les courses dans la forêt, les chevauchées dans la savane, les parties au lac de Valencia l'avaient rendu adroit et fort à souhait. Cette éducation, si bien commencée, allait cependant être brusquement interrompue. On était à la fin de 1796 et de graves événements se préparaient dans la capitainerie générale… » pp. 119-120  

Ciudad-Bolivar
rangée autour de la cathédrale
 
Néanmoins, la participation de Simon Rodriguez aux activités révolutionnaires des années 1796-1797 conduisit à son arrestation, puis le poussa à l'exil en juillet 1797. «  [...] c'en était fait des beaux projets à la Jean-Jacques ! Simon avait quatorze ans ». (p. 123) Quoiqu'interrompue, l'éducation de Simon Bolivar se poursuivit ultérieurement. À 14 ans, il débuta sa formation militaire, puis, deux en plus tard, il fut envoyé en Europe pour parfaire sa formation pendant plusieurs années avant de rentrer définitivement à Caracas et de se mettre à la tête d'un mouvement émancipateur.

Mort en 1830 de tuberculose, en pauvreté, dans la désillusion de ses rêves d’une union des pays de l’Amérique du sud[1], Simon Bolivar est célébré aujourd’hui comme une figure emblématique de l’Amérique latine. La Bolivie, la Colombie, l’Équateur, le Pérou ont acquis leur indépendance grâce aux “armées de Bolivar” qui mirent à mal l’Empire espagnol. La Bolivie, correspondant avant 1825 à la région du Haut-Pérou, tire d’ailleurs son nom du héros vénézuélien. De même, il existe une ville au Vénézuela appelée Ciudad Bolivar. Enfin, on peut signaler le courant politique "Bolivarisme" à l'image de la République bolivarienne d’Hugo Chavez ou bien l’organisation internationale ALBA-Alliance bolivarienne pour les Amériques.

Livres anciens sur Manioc

Livres anciens sur Dloc


 G.B. et J.P.



[1] Lennox Honychurch, The Caribbean People: Book Three (Walton - on Thames (Surrey): Thomas Nelson, 1985), pp. 44–45.


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/04/la-jeunesse-de-simon-bolivar.html

lundi 8 avril 2019

Les 400 ans de l'arrivée de l'auteur du manuscrit "l'Anonyme de Carpentras" en Martinique

Sur la publication en ligne du manuscrit de l’Anonyme de Carpentras


Jean-Pierre Moreau publia en 2007 un manuscrit incroyable qu’il avait découvert dans la bibliothèque de Monseigneur d’Imguibert, conservée à Carpentras. Cette trouvaille fît l’effet d’un coup de tonnerre quand l’inventeur de la « Relation d’un voyage infortuné fait aux Indes Occidentales… » la présenta devant un aéropage de chercheurs en archéologie et anthropologie C’était lors du congrès d’archéologie de la Caraïbe, réuni à Cayenne en 1987. 

Des historiens présents émirent des réserves quant à l’authenticité de ce document tant il était inattendu et exceptionnel. La probité de Jean-Pierre Moreau fût à demi-mot mise en cause. N’était-il pas l’auteur d’un faux ? Il était inimaginable qu’un tel document existât et qu’aucun spécialiste des chroniques anciennes, en plus de 300 ans d’existence ne l’eût repéré. Depuis les choses sont rentrées dans l’ordre. 

Nous devons rendre hommage au chercheur Jean-Pierre Moreau pour la découverte de cet admirable document, au conservateur des bibliothèques universitaires des Antilles, Sylvain Houdebert, pour avoir estimé la juste valeur d’un tel document et avoir persuadé la Bibliothèque nationale de France de le mettre en ligne. 

Cette narration de voyage a apporté un éclairage nouveau sur les chroniques anciennes sur les « caraïbes ». Elle a mis en lumière nombre de zones d’ombres sur des pratiques sociales restées jusque-là totalement incomprises et non expliquées. J’ose écrire que le manuscrit de l’Anonyme de Carpentras est aux chroniques anciennes sur les callinagos, ce que fût la pierre de Rosette pour Champollion dans sa compréhension du mystère des hiéroglyphes !

Pourtant, ce journal n’aurait peut-être jamais dû nous parvenir. Sa lecture montre à combien de risques de disparitions ce précieux document a échappé. Et même jusqu’au retour à Dieppe enfin ! Durant la nuit du 10 septembre 1620, dans le port, un navire dont l’ancre avait dérapé à cause de la tempête, s’était rapproché du navire du Capitaine Fleury. L’Anonyme relate, « Sa proue touchant la poupe du nôtre, il le heurta si fort que toute la chambre du capitaine Fleury fut rompue et brisée, et toutes ses cartes et instruments marins et autres hardes furent perdus à la mer… » (Moreau 1987 : 230) Et si le manuscrit avait été perdu ? 

Ce manuscrit écrit 15 ans avant l’arrivée à la Martinique du père dominicain Raymond Breton, apporte la clé pour comprendre nombre des comportements, de croyances, de façons de vivre et de penser au sein de la société des Callinagos. Leur nom, caraïbe, n’est pas leur véritable nom. Les français venant du Brésil, entre les années 1504 et 1560, relâchaient en Martinique sur le chemin de retour vers la France. Ceux-ci, qui avaient fréquenté les Tupis du sud du Brésil, (un indien en valant un autre), ont appelé les Indiens des îles, les Caraïbes. Le mot signifie « Chamane puissant » en langue tupi. Caraïbe est une confusion avec les mots Caribe en espagnol, déformation de callina, cariba, caribe. Le nom caribe en espagnol s’est traduit par carib en anglais. Finalement les habitants amérindiens des Petites Antilles furent nommés les caraïbes alors que leur véritable nom etait « Callinago, callinagoïm au pluriel », comme l’a précisé le Père Breton (1666 : 61) dans son dictionnaire Caraïbe Français publié à Auxerre en 1666.

Le manuscrit de l’anonyme de Carpentras traduit les sentiments de curiosité, d’intérêt, d’admiration, voire d’affection, que porte le narrateur à la société callinago. C’est un ouvrage que tous ceux qui s’intéressent aux apports historiques, culturels et linguistiques de diverses cultures amérindiennes à la culture créole, notamment ceux des tupis du Brésil, des tainos des Grandes Antilles et des callinagos, devraient lire. Analysé, critiqué, replacé dans le contexte de son époque, ce précieux texte est un guide de l’enquête de terrain. Il est l’expression d’une vision tolérante des façons de vivre d’une société, d’une culture très éloignée de celle du narrateur. Les apports du manuscrit établissent des liens avec des informations contenues dans les narrations postérieures sur les « caraïbes ». Ils les éclairent, les rendent cohérentes et donnent du sens à ce qui, autrement, n’aurait pas été compris. Le manuscrit de l’Anonyme de Carpentras est un témoignage de première main sur une société exotique disparue. Il devrait être étudié en milieux scolaire et universitaire. Il fournit un cadre pour un apprentissage d’une méthodologie de la recherche. L’étude de ce document exceptionnel, distrayant et instructif, serait aussi de nature à susciter la réflexion de futurs citoyens sur la nécessaire prise en compte des différences culturelles qui caractérisent les diverses communautés qui composent la société française d’aujourd’hui, pour une meilleure cohésion sociale et la lutte contre les extrémismes.


H. Petitjean Roget


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/04/les-400-ans-de-larrivee-de-lauteur-du.html

mardi 19 mars 2019

On en fait tout un poème sur Manioc

Les émissions radiophoniques "Créolettres" et "Rencontre avec les poètes" 

Du 9 au 25 mars 2019 se tient la 20e édition du Printemps des poètes en France. C'est l'occasion pour Manioc de mettre en valeur 2 émissions radiophoniques diffusées autrefois sur la radio CampusFM. Ces émissions, ayant reçu des poètes, avaient été enregistrées grâce à une convention entre Manioc et la radio CampusFM.


En 2005, l'émission radiophonique Créolettres, animée par Virginie Belibi recevait Lionel-Edouard Martin. Après la présentation de l'auteur qui dévoile les nombreux lieux où il a vécu, la discussion porte sur son ouvrage intitulé Ulysse au seuil des îles, recueil de poèmes sur la quête du poète à travers les Caraïbes, semblable à celle d'Ulysse, et sur les impressions nées lors de ce voyage. Un temps est aussi consacré à Strophiques, recueil qui réfléchit sur l'être du poème.

En 2006, l'émission "Rencontre avec les poètes", animée par Patrick Mathelié-Guinlet, a donné lieu à une série d'enregistrements de poètes venus évoquer leur parcours et leur oeuvre avec le présentateur. La rencontre avec Henry Botino, en plus de revenir sur le parcours de l'auteur, propose la lecture de plusieurs poèmes : "La complainte du misérable", " le choix", "le Palestinien", "à Kanaki", "O Guadeloupe", "Noël sans noël" (sur la misère des enfants), "Freedom" (sur l'Afrique du Sud), Humour, amour, poésie.

Outre la présentation du parcours et de la bibliographie de Edouard Maced vous pourrez écouter des extraits de ses recueils : Martinique d'hier 1997, Martinique en vers et en prose 1998 et tjok en blok 2004.

Eric Pezo livre sa vision d'Haïti et discute la place de la langue créole pour les auteurs et les créateurs caribéens. Vous pourrez écouter une lecture d'un passage de "Mi péyi mwen" et  un extrait de son oeuvre Portraitude qui montre le rôle du poète comme porte-parole et témoin de son peuple et également comme homme de pouvoir.

Cette émission relate le parcours personnel et professionnel de Jean-Marc Rosier et présente ses différentes œuvres La vie chimérique, Lélékou. L'émission propose une lecture d'extraits de Lélékou qui amène une discussion autour de l'écriture et de la perception de la langue créole par l'auteur.

Après une description de son parcours d'écrivain en créole et en français, Alain Caprice exprime sa vision du créole, de la poésie, du slam guadeloupéen. Il présente son poème "la queue du serpent".

Outre une réflexion sur le parcours de Maurice Orel et sur la poésie, l'émission nous offre  une lecture de plusieurs poèmes : "Le plus beau de tous les cadeaux"," retour au pays ancestral", "noel péyi mwen", "propos sur l'amour", "Lan misé", "Prostituées"," respé pour fanm", "réhabilitation", "Quand je parle de mon pays".


Les émissions radiophoniques avec des poètes sur Manioc

"Créolettres" 


"Rencontre avec les poètes"  

J.P.


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mardi 12 mars 2019

Sophie Doin et "La famille noire ou La traite de l'esclavage"

Écrivaine des mouvements antiesclavagistes et abolitionnistes du XIXe siècle.



Portrait de Sophie Doin
dans Kadish, Doris Y.,
Fathers, Daughters, and Slaves ...., p. 130.
Moins connue que certains de ses contemporains, Sophie Doin fait pourtant partie des écrivains français ayant contribué à la diffusion des idées antiesclavagistes et abolitionnistes du XIXe siècle. Elle a notamment publié en 1825 La famille noire ou La traite de l'esclavage. Manioc s'est intéressé à l'auteure et son oeuvre. 


Sophie Doin, femme de lettres protestante 

Sophie Elisabeth Doin (1800-1846), née Mamy, est issue d'une famille parisienne aisée et cultivée. En 1820, elle épouse Guillaume Tell Doin, médecin et homme de lettres. A une période où les sujets de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions sont populaires, Sophie Doin produit son ouvrage La famille noire ou La traite de l'esclavageLe livre s'organise en trois parties : une courte préface qui exprime son objectif (pp. v-viii), une introduction qui contextualise le thème (pp. 1-31) et une partie romanesque autour de la vie de Phénor, jeune africain, face à la traite et à l'esclavage (pp. 33-138). On trouve aussi en fin d'ouvrage les notes précisant certains éléments et les sources. 

La religion est au cœur de la pensée de Sophie Doin. Sur la page de couverture, elle cite un verset de Saint-Luc qui rend compte des valeurs au cœur de ses conceptions : "Traiter les hommes de la même manière que vous voudriez vous-même qu'ils vous traitassent" VI. 31. Protestante, elle interroge la moralité de ses semblables : "Mais, combien les chrétiens se montrèrent peu dignes de ce beau titre de chrétiens !" (p. 3) et elle remet en cause l'argument de la conversion employé par certains pour justifier de la traite et de la mise en esclavage des Africains : "les fourbes seuls oseront soutenir qu'en arrachant des esclaves de l'Afrique, ce sont des idolâtres qu'ils veulent convertir à la foi" (pp. 29-30).

Un ouvrage abolitionniste entre faits avérés et littérature

Sophie Doin se donne pour mission de diffuser les idées abolitionnistes sous forme littéraire pour les rendre accessibles au plus grand nombre. On peut ainsi lire dans la préface son souhait : "Rendre populaire la connaissance des malheurs inouïs qui, depuis plusieurs siècles, pèsent sur les malheureux Africains, c'est avancer l'aurore de leur régénération sur la terre ; c'est en portant dans tous les rangs l'horreur pour la traite qui les arrache à leur patrie, et pour l'esclavage dans lequel ils gémissent aux colonies, qu'on rendra vraiment efficace l'indignation qui doit soulever tout être pensant contre cet usage homicide. (...) il est nécessaire de les éclairer tous : tel a été le but de mes efforts.(p. VI, VII).

Elle insiste à plusieurs reprises sur le fait qu'elle rapporte la vérité, même si elle la donne sous une forme romancée. Dans la préface, elle écrit : "Ce livre n'est pas un roman, c'est l'histoire scrupuleusement fidèle des crimes qu'ont entraînés avec eux, dès leur origine, et que perpétuent de nos jours la traite et l'esclavage des noirs." (p. v) ; elle ajoute encore que "les indifférens, classe trop nombreuse, peuvent eux-mêmes lire ce petit livre comme on lit une nouvelle. Sous cette forme légère, la vérité percera dans toutes les classes". (sic) (p. vii) Même dans les notes regroupées en fin d 'ouvrages, elle rappelle que "Tous les traits affreux qui feront frémir les lecteurs sensibles sont de la plus exacte, de la plus scrupuleuse vérité (...). Cet ouvrage est une histoire impartiale bien plutôt qu'un roman. Toutes les circonstances qu'on y trouvera développées dans le cadre d'une nouvelle, sont historiques, sont appuyés sur les preuves les plus certaines, sont constatés par les ouvrages les plus recommandables." (pp. 140-141 note 3).

Les notes de fin d'ouvrages montrent que Sophie Doin lisait les productions de la Société de la morale Chrétienne dont son mari était un membre. Les membres de cette société projetaient de mettre en œuvre un évangile actif et utile ; ils militaient notamment pour l'abolition de la traite des Noirs et avaient créé un comité à cet effet. Sophie Doin s'appuie plus particulièrement sur trois références que vous pouvez consulter sur le site de la Bibliothèque nationale de France : 

Thomas Clarckson est probablement le plus connu d'entre eux. Non seulement il a consacré sa vie à combattre l'esclavage en Angleterre, mais il a aussi aidé à la création de la Société des amis des Noirs en 1788 en France. Il avait par ailleurs tenu une correspondance pendant 5 ans avec le roi Christophe en Haïti. Thomas Jowell (ou Fowell) Buxton, avait comme Clarckson participé à la fondation de l'Anti-Slavery Society en 1823 et s'était engagé pour l'abolition de l’esclavage dans les territoires britanniques aux côtés de William Wilberforce. M. Coquerel qui a rédigé l'introduction, était quant à lui l'un des secrétaires de la Société de la morale chrétienne. Enfin, Juste Chanlatte fut secrétaire du roi d'Haiti et rédacteur de presse ; il publia aussi 2 pièces de théâtre. L'histoire de la catastrophe de Saint-Domingue parut uniquement avec la mention de ses initiales. Une note indique : "M. J. C., orateur, historien et poëte, et l'un des écrivains les plus distingués du Nouveau-Monde."(sic) Sophie Doin, elle, décrit un "ouvrage admirable d'un noir" (p. 143) pour évoquer l'oeuvre de Juste Chanlatte.

Dans ses travaux, Doris Y. Kadish, professeur émérite en Women and French studies, souligne le fait que Sophie Doin s'appuie sur des sources diverses et complémentaires pour construire son oeuvre : écrits littéraires et non littéraires émanant d'Européens ou d'Haïtiens, Blancs ou Noirs... Sophie Doin semblait en effet accorder de l'importance à l'égalité raciale, au partage de l'autorité, à l'action humaine, au respect et à la réciprocité.

Mon Dieu protège... vue 10
L'espoir autour de la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti

Quand en 1825, Charles X reconnait l'indépendance d'Haïti, Sophie Doin affirme la justesse de cette reconnaissance ; la note 30 débute ainsi : "Honneur au roi chrétien qui vient solennellement de reconnaître ton indépendance" (p. 147).

Haïti tient une place importante dans l'oeuvre de Sophie Doin. La première planche de l'ouvrage (illustration ci-contre) est une personnification de la France et d'Haïti. La légende indique "Mon dieu protège mon père. Mon Dieu veille sur les destinées d'Haïti." Cette incarnation de la France se retrouve aussi au sein du récit dans le personnage de Merville, blanc riche et cultivé qui vient en aide à Phénor et instruit son fils, personnification du destin à venir d'Haïti, avant de le laisser à sa destinée. 

Sophie Doin fait partie de ceux qui voyaient dans la reconnaissance par Charles X de l'indépendance d'Haïti, un symbole d'espoir pour les peuples opprimés. Elle fait ainsi dire à Merville : "la belle république d'Haïti , naguère elle n'était qu'une colonie peuplée d'esclaves, maintenant elle est libre et respectée, mais combien de victimes ont ensanglanté ses rivages avant qu'ait lui, pour elle, le beau jour de la liberté !" (p. 123). Elle achève son oeuvre sur ses lignes "et toi, Haïti ! ô que ta splendeur ne soit pas un brillant météore, mais un phare immortel de salut et de liberté !!!" (p. 138).

L'agentivité des rôles féminins


Sophie Doin conçoit la cohésion sociale autour des rôles complémentaires des hommes et des femmes : public et politique pour l'homme, moral et intellectuel pour les femmes. Dans ses œuvres, elle attribue des rôles importants à ces dernièresA ce titre, Néala, personnage féminin central de l'histoire est intéressant. Sophie Doin s'inspire en effet du récit autour d'une femme nommée Nealee dans Le Cri des Africains... de Thomas Clarkson, 1822, qui lui même tire son passage du récit de l'explorateur Mungo Park dans Travels in the interior districts of Africa... (première édition 1799). Mais les écrits de Sophie Doin se distinguent de ceux de ses contemporains par sa perception des rôles féminins. Doris Y Kadish n’hésite ainsi pas à dire qu'elle préfigure les féministes modernes. Ainsi, dans La famille noire, Néala fait montre de compassion et n'hésite pas à sacrifier sa liberté pour tenter de sauver la mère de Phénor. Elle sait aussi trouver les mots pour que ce dernier ne se laisse pas mourir de désespoir. Elle est encore celle qui refuse et lutte vainement contre les avances d'un maître peu scrupuleux. Le personnage de la femme chez Sophie Doin est actif, il valorise l'idéal de la mère et il est un modèle de tolérance et de compassion. 

Sophie Doin produit ainsi une oeuvre représentative voire conventionnelle des discours antiesclavagistes, imprégnée de notions caractéristiques de son époque ; mais, dans le même temps, elle offre une approche originale liée à sa sensibilité pour les inégalités et les injustices, nourrie par son expérience de minorité contrainte ou opprimée en tant que femme et protestante.

Livres anciens sur Manioc.org 

Pour aller plus loin

  • Debbasch, Yvan. Poésie et traite, l'opinion française sur le commerce négrier au début du XIXe siècle. In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 48, n°172-173, troisième et quatrième trimestres 1961. pp. 311-352. 
  • Kadish, Doris Y., Fathers, Daughters, and Slaves in the Francophone World. Liverpool: Liverpool University Press, 2012.
  • Kadish, Doris Y. Haiti and Abolitionism in 1825: The Example of Sophie Doin. Yale French Studies, no. 107, 2005, pp. 108–130.
    J.P. 





    Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/03/sophie-doin-et-la-famille-noire-ou-la.html

    mercredi 27 février 2019

    Le carnaval à la Martinique dans les livres anciens

    De Saint-Pierre à Fort-de-France, de 1891 à 1935...



    Les livres anciens de Manioc regorgent de données sur les carnavals dans la Caraïbe et même au-delà. Cette année, le blog de Manioc se penche plus particulièrement sur les descriptions du carnaval à la Martinique.  

    Le carnaval, moment de liesse

    Dans Madinina "Reine des Antilles"... publié en 1931, le médecin colonial William Dufougeré rappelle que "le carnaval commence le dimanche qui suit le jour des Rois et ne prend fin que le mercredi des Cendres". (p. 142) 
    Ce qui marque tous les auteurs, c'est cette marée humaine colorée et grouillante. Dans Trois ans à la Martinique publié en 1891Louis Garaud, vice-recteur de Martinique, rédacteur d'un compte rendu de son séjour dans l'île, écrit : "Ici, la ville entière est descendue dans la rue ; la ville entière a pris le masque ; elle chante, elle danse, elle agite ses grelots". (p. 62) Dans le roman Cœurs martiniquaisClémence Cassius de Linval, issue d'une famille blanche créole de Saint-Pierre, et écrivant sous le pseudo Jean Max, raconte, elle aussi : "Partout des fleurs et des lumières, de la musique et des grelots. Le dimanche soir, les rues étaient abandonnées aux masques. C'était une marée montante de costumes extravagants , de déguisements étranges et bigarrés."  (p. 87). Dans Madinina "Reine des Antilles"..., William Dufougeré précise :
    "Jeunes et vieux y participent, et tout le monde s'amuse franchement ; c'est la vraie fête d'un peuple enjoué qui célèbre par des chansons et par des danses sa joie de vivre au milieu d'une nature exubérante, en oubliant pour quelques instants les soucis de la vie quotidienne." p. 144
    Ce temps de réjouissance est ponctué de rassemblements dans la rue, d'hommes, de femmes et d'enfants réunis dans les chants, la danse, et les rires. Que ce soit chez Louis Garaud, Maxime Petit ou d'autres écrivains, on retrouve l'idée de ce cortège joyeux. Dans Trois ans à la MartiniqueLouis Garaud écrit encore :
     "Au son de cette musique, l'innombrable cortège des hommes et des femmes marche en mesure, se tenant la main, se donnant le bras, se séparant, s'unissant, se rapprochant selon les mouvements de cette danse accidentée, au milieu des cris, des chants, des rires, dans un déhanchement endiablé, dans une ivresse sans frein. Ah! ce n'est pas le carnaval des riches! C'est le vrai peuple chez lui, souverain dans la rue, en fête extravagante, en joie débraillée (...)" p. 65.
    On retrouve des mots presque identiques dans Les colonies françaises : petite encyclopédie coloniale... de Maxime Petit publié en 1902 ; au point, qu'on peut se demander si le second ne s'est pas inspiré du premier pour rédiger ce paragraphe.
    "Il faut les voir, par exemple, le jour du carnaval. Au son d'une mélopée plaintive, à la phrase tombante et reprise sans intermittence avec quelques variantes, l'innombrable cortège des hommes et des femmes marche en mesure, se tenant par la main, se donnant le bras, se séparant, s'unissant, selon les mouvements de cette danse accidentée, au milieu des cris, des chants, des rires, dans une ivresse sans fin.p. 597
    Dans Madinina "Reine des Antilles"...William Dufougeré parle quant à lui de "vidée" (sic) : 
    "Le vidée n'est ni un défilé, ni un cortège, mais une cohue de masques qui suivent en chantant et en dansant un groupe de musiciens. Pressés les uns contre les autres, hommes et femmes s'agitent, dansent, se dandinent, gesticulent, lèvent les bras et reprennent en chœur le refrain à la mode." p. 147.

    Masques et costumes de carnaval 

    Les descriptions font la part belle aux masques et aux costumes. Dans le roman Cœurs martiniquaisClémence Cassius de Linval cite les dominos, les Pierrot, les Polichinelles, un clown enfariné, un don Quichotte, la mort, les diables... Elle mentionne aussi des déguisements somptueux comme celui d'un Henri IX, d'un François Ier, ou d'un triboulet (bouffon). Dans Madinina "Reine des Antilles"..., William Dufougeré dépeint les costumes de  bébé (p. 144) , des nègres gros sirop (p. 145), et du diable rouge (p.146).  Mais c'est auprès de Lafcadio Hearn que l'on trouve le plus de détails.  Ce dernier vécut un temps à Saint-Pierre comme correspondant du journal Harper's Monthly aux Antilles ; une partie de son oeuvre est ainsi directement inspirée de son passage dans la Caraïbe. Dans Esquisses martiniquaisesil s'attarde tout particulièrement sur les costumes. Il mentionne non seulement les capuchons pointus, les coiffures hautes et les caricatures de costumes de religieux, mais il précise aussi qu'on "voit certaines idées de costumes décidément locales qui méritent qu'on les note : le congo, le bébé ou ti manmaille, le ti nègue gouos sirop (petit nègre à la mélasse), et la diablesse." (sic) (p. 180). Il décrit ensuite avec minutie ces costumes locaux. C'est encore avec lui qu'on en apprend plus sur les masques : 
    "Parmi les masques que porte la foule des danseurs, il y en a très peu de grotesques ; en général ce sont simplement des masques en laiton bleu, ayant la forme d'une figure humaine ovale et régulière, et ils déguisent parfaitement bien celui qui les arbore, qui peut cependant voir très clairement derrière ce masque." p. 182. 
    Extrait de Fort-de-France, centre-ville. Carnaval : défilé de chars,
    parade et les spectateurs dans les rues

    Les chars du carnaval

    La cavalcade n'est pas composée que d'hommes et de femmes à pieds. Clémence Cassius de Linval dans Cœurs martiniquais (p. 89) relate aussi la présence de chars tout comme le fait un extrait du texte de Paul Boye dans le journal La Paix du 18 mars 1931 repris par Césaire Philémon dans Galeries martiniquaises... Pour ce dernier, il s'agit d'une partie du poème Souvenirs de Mi-Carême, occasion pour Paul Boye d'évoquer le carnaval à Saint-Pierre avec ce char marquant : 
    "Le char du rhum, du sucre et des cultures secondaires monté par les travailleurs de l'Habitation Pécoul. Juché sur une grosse barrique, le dieu Bacchus tient une bouteille de dimension à la main. Le char est orné de cannes superbes au vert feuillage, de fleurs, de lianes, de branches, de cacaoyers, de caféiers chargés de fruits." pp. 262-263.
    Ce char est suivi de la description de plusieurs autres : le char de la pêche, le char de la Musique, le char de l'Abeille.


    L'incontournable Bois-Bois / Bwa-Bwa

    Que serait le carnaval de la Martinique sans son Vaval ? Ce que l'on nomme désormais Vaval portait autrefois le nom de Bois-bois. Trois auteurs l'évoquent. Dans le roman Cœurs martiniquaisClémence Cassius de Linval précise : 
    "Ce mot, qui ne se rencontre dans aucun dictionnaire, représente à la Martinique, sous la forme d'un mannequin plus ou moins bien réussi, quelque vice ou quelque travers que le peuple sans pitié se croit, à cette époque, le droit de flétrit ainsi." p. 96
     Dans Esquisses martiniquaises de Lafcadio Hearn, on peut aussi lire :
    "Le bois-bois était un mannequin qui caricaturait l'incident le plus impopulaire dans la vie de la ville, ou dans la politique. Après avoir promené avec une feinte solennité à travers toutes les rues de Saint-Pierre, le bois-bois était enterré ou noyé et jeté à la mer." pp. 183-184
    Dans Madinina "Reine des Antilles"..., William Dufougeré, avant de détailler la représentation du bois-bois de l'année, explique de même :
     "Celui-ci n'est autre qu'un mannequin que l'on porte au bout d'un bâton. Mais ce mannequin a une physionomie propre, et ceux qui sont au courant des petits potins de la ville y reconnaissent telle ou telle personne, nouvelle victime de la malignité publique." p. 149 

    Les chansons politiques, satiriques et les chansons d'amour

    Le chant et la musique sont au cœur du carnaval, ils en rythment les vidés. Vous trouverez quelques bouts de paroles par exemple dans Trois ans à la Martinique de Louis Garaud (p. 66), dans Madinina "Reine des Antilles"... de William Dufougeré (pp. 145, 147, 149) ou dans  Les Antilles filles de France ... de Marthe Oulié (pp. 48, 53). Mais Le carnaval de St-Pierre... est sur ce sujet une perle publiée en 1930 par "un instituteur de la Martinique, M. Victor Coridun, musicographe" (p. 24). L'ouvrage mériterait un article à lui seul tant il est rare et précieux. En effet, Victor Coridun a entrepris de 1920 à 1925 un projet pour recueillir des chansons créoles dont il a donné pour certaines l'origine des paroles. Son ouvrage se décompose en plusieurs sections : chansons politiques, chansons satiriques, chansons d'amour... 45 chansons créoles, 53 pages de musique, le tout est précédé par des extraits d'auteurs qui évoquaient le carnaval ; on retrouve ainsi Trois ans à la Martinique de Louis Garaud, Esquisses martiniquaises de Lafcadio Hearn, Cœurs martiniquais de Clémence Cassius de Linval cités précédemment. 

    Dans Esquisses martiniquaises,  Lafcadio Hearn revient sur la création de ces chants en 1887 :
    "Ce sont deux grandes sociétés de danse rivales, les Sans-Souci et les Intrépides, qui composent et qui chantent des chansons de carnaval, -en général de cruelles satires, dont le sens local est inintelligible pour ceux qui ignorent l'incident qui a inspiré l’improvisation aux mots trop souvent grossiers ou obscènes, et dont les refrains seront répétés dans tous les tours de l'île (...) Et la victime d'une chanson de carnaval ne peut espérer qu'on oubliera jamais son forfait ou son erreur. On les célébrera encore longtemps après qu'il sera enterré." pp. 175-176. 

    La danse et les bals masqués 

    La période de carnaval se caractérise aussi par ses nombreux bals. Comme l'écrit Clémence Cassius de Linval dans Cœurs martiniquais : "les bals succédaient aux bals, les matinées musicales aux soirées." (p. 88) Après les vidés de l'après-midi vient le temps des soirées. Dans Madinina "Reine des Antilles"...William Dufougeré relate :
    "Le vidée ne prend fin que lorsque la nuit est venue ; ceux qui y ont participé vont en hâte se déshabiller et dîner, mais ce ne sera qu'un intermède de courte durée : princes et bébés, dominos et diables se rencontreront à nouveau dans les bals masqués qui dureront toute la nuit." p. 148
    Comme la chanson, la danse est au cœur du carnaval. Dans Esquisses martiniquaisesLafcadio Hearn offre une courte description de la danse la bouéné : "les danseurs s'avancent en vis-à-vis, ils s'étreignent, se pressent et se séparent pour s'étreindre de nouveau. C'est une danse fort ancienne, d'origine africaine." (pp. 182-183) Il conclut qu'il s'agit peut-être de celle que décrivait déjà Labat en 1722 avant d'en donner citation.

    Enfin, l'un des passages les plus importants consacrés au bal figure dans Trois ans à la Martinique. Louis Garaud consacre toute une partie au bal de masques dans le théâtre de Saint-Pierre pendant le carnaval. Il décrit l'orchestre, la foule compacte dansant d'un même mouvement, le quadrille. (pp. 301-307)


    De Saint-Pierre à Fort-de-France

    Le carnaval de Saint-Pierre de la Martinique a rempli la littérature jusqu'à ce que la grande éruption de 1902 vienne frapper la ville. Dans Les Antilles filles de France : Martinique, Guadeloupe, HaïtiMarthe Oulié donne une version peu élogieuse du carnaval de Fort-de-France pour se replonger dans le souvenir de Saint-Pierre (pp. 51-53) ; mais dans Madinina "Reine des Antilles"...William Dufougeré explique :
    "pendant plus de douze ans, il n'a plus été question du Carnaval, et les joyeuses fêtes populaires de jadis restaient à l'état de souvenir. Mais un quart de siècle s'est écoulé depuis l'année terrible, et comme aucun deuil n'est éternel, les générations nouvelles fêtent actuellement à Fort-de-France le Carnaval, comme on le fêtait jadis à Saint-Pierre." p. 144
    Manioc vous souhaite de passer un agréable temps de carnaval et vous laisse avec ce poème de M. ROSAL cité par Césaire Philémon dans Galeries martiniquaises... (p. 261)



    Livres anciens sur Manioc.org évoquant le carnaval à la Martinique

    Audio-vidéo sur Manioc.org

    Iconographie sur la Banque numérique des patrimoines martiniquais 

    La photographie  Fort-de-France, centre-ville. Carnaval : défilé de chars, parade et les spectateurs dans les rues est extraite de la Banque numérique des patrimoines martiniquais. Vous pouvez y retrouver d'autres iconographies en tapant le mot-clé carnaval. 

    Les précédents billet du blog Manioc sur le même thème



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