lundi 20 avril 2020

Flibustiers, corsaires, boucaniers, pirates, forbans de la Caraïbe

Histoire et légendes des gens de mer dans les collections de Manioc

S'ils ont sillonné les mers et océans du monde depuis des millénaires, les "gens de mer" ont joué un rôle de premier plan, du XVIe siècle au XIXe siècle dans la Caraïbe. Souvent confondus dans la catégorie de "pirates" qui a inspiré les auteurs de littérature, de films ou encore plus récemment l'univers des jeux vidéos, ils sont flibustiers, corsaires, boucaniers ou forbans... Manioc vous propose quelques éclairages et un parcours dans ses riches collections.

Qui sont-ils.elles ? 

Marie Read
Source : Les frères de La Coste, Flibustiers et Corsaires (p. 41)
Parmi les "gens de mer" qui embarquèrent depuis les ports français (Dieppe, Saint-Malo, La Rochelle...) et européens vers les Antilles à partir de la fin du XVIe siècle, mais surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, certains fuient les persécutions religieuses (protestants, juifs), d'autres (criminels, vagabonds, orphelins) sont initialement "engagés" dans des conditions proches de l'esclavage, ou sont "expédiés" par les métropoles. Enfin, d'autres encore, d'origine souvent modeste, partent en quête d'aventure, de fortune ou pour le moins sont guidés par l'espoir d'un destin meilleur. Certains, embarqués volontairement ou faits prisonniers pour leurs compétences (médicales par exemple) ou leurs activités religieuses partagent la vie à bord. 
Dès après les débuts de la traite transatlantique, on retrouvera également sur les équipages des "Marrons", Africains déportés en esclavage dans la Caraïbe qui ont fui les plantations ou ont pu survivre à des naufrages près des côtes. La présence sporadique d'Amérindiens apparaît dans les documents historiques. 
Quelques très rares femmes marquent l'histoire de la piraterie dans la Caraïbe telles que Marie Read, Anne Bonnie ou encore Anne Dieu-le-veut et Jacquotte Delahaye dont les étonnants destins mériteraient d'être explorés... Certaines se sont fait passer pour des hommes, d'autres ont pu être admises sans travestissement.

Flibustiers, corsaire, boucaniers, forbans, pirates, quelles différences ?

Ces termes reflètent des distinctions importantes, mais des réalités qui rendent les frontières poreuses dans la Caraïbe ; d'une part les définitions et usages ont pu changer au cours du temps, d'autre part nombreux sont les gens de mer qui ont pratiqué plusieurs activités ou changé de statut au cours de leur vie.
La vie des corsaires. - La prise d'un cutter
Source : Les frères de La Coste, Flibustiers et Corsaires (p. 310)
Le terme "Flibustiers", spécifique à la Caraïbe, est longtemps employé de façon large pour désigner tous les gens de mer jusqu'à la fin du XVIIe siècle. L'activité maritime se déploie dans les premiers temps autour de l'activité commerciale sur laquelle l'Etat s'appuie. La marine royale ne commence à structurer sa propre flotte qu'au XVIIe siècle et cette dernière ne suffit généralement pas à former des convois dans le contexte des affrontements européens qui se livrent dans la Caraïbe. 
Ceux qui disposent d'une lettre de marque et sont autorisés à attaquer en temps de guerre sont appelés "Corsaire". L'activité est réglementée, tant pour ce qui concerne le déroulement des combats que le statut des prisonniers, jusqu'au partage des prises dont une part est réservée au roi. Flibustier est parfois employé comme synonyme de corsaire probablement du fait des activités au statut multiple de certains marins. Les flibustiers français s'attaquaient généralement aux bateaux qui n'étaient pas de leur nation, particulièrement les Espagnols. Ils agissaient parfois pour leur compte, parfois comme corsaires. Qu'ils soient alors mandatés ou non, leurs attaques ont longtemps servi les intérêts de l'Etat affaiblissant les flottes ennemies. 
Portrait de François l'Olonnais
Source : Les aventuriers et les boucaniers d'Amérique
Selon Caroline Laurent [1] : "Les flibustiers se métamorphosent ainsi en véritables bras armés des puissances européennes (particulièrement britannique, espagnole et française) dans cette zone caribéenne qui est considérée comme terra nullius, “territoire sans maître”, jusqu’au XVIIIe siècle, temps de la mainmise effective des empires sur le bassin caribéen."
Parmi les flibustiers, certains abandonnèrent la mer définitivement -rapidement ou après une longue carrière- pour exploiter la terre "les habitants" (d'où provient le terme "habitation"). On nomma "Boucaniers" ceux qui profitant du fait que les Espagnols avaient fait venir du gibier sur ces terres, vivaient ensemble de la chasse et de la fabrication de produits à partir du cuir. Boucaniers viendrait du terme amérindien "boucan" qui désignerait une technique de cuisson fumée*. Certains furent tour à tour au grès de leurs destins, flibustiers et boucaniers avant de s'installer comme habitants. Ces trois catégories se côtoyaient et se retrouvaient dans des lieux considérés comme bases de la flibuste, à l'instar de l'île de la tortue à Saint Domingue, (aujourd'hui Haïti), repère devenu légendaire.
Ce n'est qu'à la fin du XVIIe siècle que poindront les premières politiques pour faire cesser les activités non réglementées dont les acteurs seront perçus comme hors-la-loi, "forbans", "pirates". Le commerce des esclaves devient également bien plus rentable que les autres opérations jusqu'alors menées par les flibustiers. 
« Au XVIIIe l’Amirauté royale cherche à faire disparaître la flibuste. Le ministre de la Marine fit publier une ordonnance royale, datée du 5 septembre 1718, accordant amnistie pleine et entière aux « forbans » qui se rendraient en France pour vivre en honnêtes bourgeois. » (Besson, p. 28) [2]
D'autres initiatives furent prises pour les inciter à s'installer sur les terres des colonies de la Caraïbe tels que les envois massifs de femmes :
« Au fur et à mesure que les Antilles se peuplèrent d'habitants, les boucaniers et les flibustiers disparurent ; certains de leurs capitaines se firent ermites, abandonnant la Coutume de la Côte pour se faire chefs des différents quartiers de Saint-Domingue ; ce fut l’art du gouverneur Jean Baptiste Ducasse d’opérer ces transformations »  (Besson, p. 22) [3]
« Pour transformer les intrépides conquérants de Saint-Domingue, narre M. de La Vaissière dans son ouvrage sur cette colonie perdue, le gouverneur Ogeron invoqua le secours d’un sexe puissant qui sait pourtant calmer l’humeur et augmenter le penchant pour la sociabilité. Ogeron et Ducasse firent, en effet, venir de France, d’humbles orphelines pour soumettre ces êtres orgueilleux accoutumés à la révolte et pour les changer en époux sensibles, en pères de famille vertueux. » (Besson, p.22-23 ) [3]

Sélection de documents historiques sur l'histoire des flibustiers

Drapeau à tête de mort, surnoms de capitaines comme "Monbars l'exterminateur" et noms de bateaux tels le "Sans Pitié" ou le "Sans quartier" destinés à effrayer l'adversaire, organisation et règles spécifiques de type confrérie à l'instar des "Frères de la côte"... ; tout ceci n'est pas sorti de l'imaginaire des écrivain.es, auteur.es de BD, réalisateur.trices mais bel et bien des sources qui les ont inspirées. 
Pavillons et flame du navire forban nommé le Sanpitié
Source : Les frères de La Coste, Flibustiers et Corsaires (p. 236)
Il existe peu de récits écrits par des témoins directs de la vie à bord. S'ils doivent être complétés par d'autres sources, ils n'en restent pas moins précieux et bien souvent passionnants. Le plus connu est sans conteste celui d'Alexandre-Olivier Exquemelin, parfois orthographié "Exquemeling", "Oexmelin" ou "Exmelin". Son premier texte,  Histoire d'avanturiers qui se sont signalez dans les Indes, publié pour la première fois en 1678 dans sa version néerlandaise, connaîtra un grand succès dès sa publication : traductions, multiples éditions et réédition (quelques éditions sont disponibles sur Manioc [4], [5]). Ce succès traversera les siècles ; l'ouvrage reste encore de nos jours fréquemment réédité. L'un des plus anciens récits (1620) racontant notamment la vie à bord puis à terre aux côté des Amérindiens en Martinique est le manuscrit connu sous le nom "L'anonyme de Carpentras" [6]. Le journal du flibustier Raveneau de Lussan, probablement rédigé à la fin du XVIIe siècle est également un témoignage précieux [7]. Il raconte en plus de 450 pages, sa jeunesse, son embarquement puis les pérégrinations de la vie des flibustiers dans la Caraïbe et l'Amérique, évoquant capitaines et autres personnages clés, narrant la vie en mer et à terre, avec notamment de nombreux passages sur les Amérindiens. Parmi les ouvrages anciens, Manioc dispose dans ses collections du témoignage du jésuite Jean-Baptiste Le Pers (vers 1715), qui résida à l'île de la Tortue, repaire de la flibuste [8].
SI vous souhaitez en connaître davantage sur les flibustiers et autres gens de mer célèbres, sur leurs pratiques, codes et règles, Manioc vous propose de lire l'ouvrage de Maurice Besson sur les frères de la côte [3]. C'est un ouvrage facile d'accès, qui se lit comme un roman tout en s'appuyant sur une documentation fournie. L'auteur y narre les coutumes de la flibuste et dresse la biographie des plus célèbres de ces hommes et femmes qui ont sillonné la Caraïbe pendant plusieurs siècles.

*Manioc enquêtera prochainement sur l'origine du terme "Boucan" car il semblerait que l'origine amérindienne du terme soit une erreur largement véhiculée, à suivre...

Documents cités



Plusieurs centaines d'ouvrages anciens dans Manioc traitent de la flibuste, rendez-vous sur http://manioc.org pour poursuivre vos recherches !

AP






Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2020/04/flibustiers-corsaires-boucaniers.html

jeudi 2 avril 2020

Enquête sur l'origine du mot "Balaou" et ses emplois

Balaou : un poisson, un navire...


Balaou
Bernard Bourlès - Ichtyotaxidermie (poissons.net)*
Cette semaine, le blog Manioc accueille la contribution de Jean Henrio.  Né en 1942, à Port-Louis, près de Lorient dans le Morbihan, Jean Henrio écrit, sous le nom de plume de Jeff Falmor, des ouvrages sur la mer qui le conduisent à se documenter sur l'origine et l'emploi de certains termes. Son dernier ouvrage Au temps héroïque de la marine à voile (édition Locus Solus, 2019) livre par exemple le fruit de ses recherches sur les termes "boucan" et "tafia". Il partage aujourd'hui avec les lecteurs de Manioc, son enquête sur le "balaou". 

Balaau, balaou : le poisson


Balaau : mot du langage des Caraïbes, c’est-à-dire des aborigènes vivant aux Antilles avant la colonisation, désignant un  petit poisson très apprécié, ressemblant quelque peu à l’orphie. Selon le Dictionnaire classique d’histoire naturelle [1], édition de 1822, balaau devait se prononcer balao et non balaou. Mais l’usage confirmera néanmoins la prononciation balaou, qui s’est également imposée très tôt dans l’orthographe usuelle : 
« Il y a… un autre petit poisson, que l’on nomme dans la Martinique balaou, qui est long comme une sardine : il a à la mâchoire inférieure un bec de cartilage assez fort, menu, et pointu comme une aiguille, et long comme le doigt… ». Père Dutertre, Histoire générale des Antilles [2], 1667.
« J’ai parlé du balaou sans le faire connaître… Ce poisson ressemble assez à la sardine, excepté qu’il a le dos plus carré. Sa tête est comme celle de l’orphie, c’est-à-dire qu’il a un avant-bec de deux à trois pouces de long ». Père Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amérique [3], 1724.

Certains auteurs ont écrit balahou, avec un « h » : 
« … balahou… espèce de hareng dont la tête se termine par un bec long et mince, semblable à une aiguille à tricoter… ». J-Baptiste de Chanvalon, Voyage à la Martinique [4], 1763.

Balaou : nom donné par les marins bretons, pêchant le thon blanc dans l’Atlantique, à un genre d’orphie, c’est-à-dire d’« aiguillette », ressemblant quelque peu au véritable balaou, dont la présence, signalée par une agitation d’oiseaux de mer, à la verticale de l’eau, indiquait la présence éventuelle d’un banc de thons en mal de nourriture.
«  Quelque temps après, un matelot se précipite vers l’avant en criant : «  des balaous, des balaous au vent » ! (il s’agit d’un petit poisson (Scomberesox saurus)  qui est une nourriture recherchée par le thon) ; un autre homme crie : «  Thons sous le vent, jouant sur l’eau » ! Le patron observe la mer de ce côté, en effet, on voit de fort remous à la surface de l’eau, par instants aussi plusieurs petits poissons qui sautent en l’air. Evidemment il se passe là une lutte sauvage. Rapidement le patron met le cap sur les remous ». Albert Krebs, Le thon [5], 1936.

Balaeau, Balaou : les navires 


Goélettes balaou au mouillage.
Jean-Jérôme Baugean [8]

Balaeau : nom donné à une pirogue servant à la chasse à la baleine, dont la forme, toute en longueur, rappelait celle du poisson précédemment désigné. 

« La biscayenne de l’Espérance fut perdue. Pour la remplacer, on acheta d’un vaisseau américain un balaeau, espèce d’embarcation légère destinée à la pêche de la baleine ». Jacques-Julien Houtou de La Billardière, Relation du voyage à la recherche de La Pérouse [6],1799.

Balaou : nom donné à la Martinique, une goélette dont la longueur de mâture était impressionnante par rapport à la coque. Et qui, dans sa disproportion apparente, rappelait également le poisson appelé balaau, qui est tout en longueur.
« BALAOU, s. m. Petite goélette en usage en Amérique , commune dans les Antilles. — On donne aussi le nom de balaou à un petit poisson long qui ressemble assez aux aiguillettes. » Jean-Baptiste Philibert  Willaumez, Dictionnaire de Marine, 1820 [7].


Documents cités


*Nous n'avons malheureusement pas trouvé de gravure ancienne du balaou pour illustrer cet article, si vous avez connaissance d'une référence en libre accès, n'hésitez pas à nous la communiquer manioc.org[at]gmail.com

[1] Dictionnaire classique d'histoire naturelle. Tome 2, AS-CAC, par Messieurs Audouin,... Ad. Brongniart... et Bory de saint-Vincent, Paris,  1822-1831, p. 140.
[3] Nouveau voyage aux isles de l’Amérique, par le Père Labat, La Haye, 1924. Tome 1 ; Tome 2. Une édition de 1742 en huit tomes (publiée Chez Guillaume Cavelier père) ainsi qu'une édition  publiée de 1931 en deux tomes (publiée aux éditions Duchartre) sont disponibles sur Manioc.
[5] Le thon (Germon). Sa pêche et son Utilisation sur les côtes françaises de l'Atlantique, par Albert Krebs ; préface d’Auguste DupouySociété et éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1936.
[6] Relation du voyage à la recherche de La Pérouse, fait par ordre de l'Assemblée constituante pendant les années 1791, 1792 et pendant la 1re et la 2e année de la République françoise. Tome 1, Tome 2, par Jacques Julien Houtou La Billardière, Paris, G. H. J. Janse, 1799.
[7] Dictionnaire de Marine, par Jean-Baptiste Philibert  Willaumez, Paris, Bachelier, libraire pour la marine, 1820. Manioc, collection Archives départementales de Guadeloupe.
[8] Recueil de petites marines..., par Jean-Jérôme Baugean, Douarnenez, le Chasse-Marée, 1987. Reprod. en fac-sim. de l'éd. de Paris, Ostervald, 1817.


Auteur de l'article : Jean Henrio dit Jeff Falmor

Contribution, publication Manioc : AP


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2020/04/enquete-sur-lorigine-du-mot-balaou-et.html

lundi 23 mars 2020

Karl Rathgen : critique de la colonisation par un esprit visionnaire

De la démocratie traditionnelle au despotisme provoqué


Nous sommes le 14 mars 1909, à Bruxelles. Karl Rathgen (1856-1921), un économiste allemand « de gauche », méconnu du grand public aujourd’hui, prononce une conférence mémorable à l’Institut Solvay : Les nègres et la civilisation européenne. En spécialiste de la politique coloniale, il déconstruit les préjugés des colonisateurs et apprentis colons, notamment les Allemands, et les théories racistes relatives aux indigènes africains. De même, il critique l’introduction de la société moderne, individualiste et capitaliste, en Afrique, détruisant le principe naturel de solidarité, conduisant fatalement au despotisme.

Quelques éléments biographiques


Portrait de Karl Rathgen
Source : Wikipédia
Économiste et juriste réputé à son époque, Karl Rathgen a vu le jour à Weimar, en Allemagne, le 6 décembre 1856. Ses années d’études l’ont conduit à diverses grandes villes : Strasbourg, Halle, Leipzig, Berlin… Après son premier examen d’état à Naumbourg en 1880 et sa thèse sur la création des marchés en Allemagne, à l’université de Strasbourg, il se retrouvera au Japon, de 1882 à 1890, où il enseigne le droit public, les statistiques et l’administration à l’université impériale de Tokyo. Au même moment, il assume un rôle de conseiller au niveau du ministère japonais de l’agriculture et du commerce.
Cette expérience nippone donnera lieu à plusieurs ouvrages sous la plume de l’économiste, consacré spécialiste du Japon. En ce sens, le nom de Rathgen sert souvent de référence à certains arguments d’autorité pour corroborer divers énoncés figurant dans plusieurs articles de périodiques à caractère colonial, à l’instar des Annales Coloniales du 31 janvier 1907 qui traite du « Développement économique du Japon » [1], concurrençant sévèrement les puissances européennes (Angleterre, Allemagne, Belgique, etc.). Aussi, on retrouve quelquefois l’économiste à prendre position nette dans un quelconque différend entre son pays et un autre, comme la Belgique, concernant quelques intérêts coloniaux.
Son habilitation à l’université Friedrich Wilhems (Berlin) une fois acquise, Rathgen s’est mis à enseigner en tant que Professeur à l’université de Marbourg en 1895, avant de remplacer provisoirement, à l'université de Heidelberg, de 1900 à 1903, le fondateur de la « sociologie compréhensive », Max Weber (1864-1920). Fort de ses connaissances sociopolitiques et socioéconomiques de l’Europe et d’ailleurs, il se rend aux Etats-Unis, dans le cadre d’un échange de professeur, pour dispenser des cours à l’université Columbia (New York), de 1913 à 1914.
Karl Rathgen s’éteindra le 4 novembre 1921 à Hambourg où il était Professeur de l’Institut colonial (1907), avant de devenir, conjointement, professeur de politique coloniale et premier chancelier de l’université de Hambourg, laquelle étant une transformation de l’Institut en 1919. Douze ans avant son décès, il se rend en Belgique en tant que Professeur à l’Institut colonial de Hambourg, pour prononcer une conférence mémorable.


Contre les préjugés raciaux des colonisateurs


C’est donc à Bruxelles, à l’Institut Solvay, le 14 mars 1909, que Karl Rathgen fait entendre sa voix à travers ladite conférence intitulée : Les nègres et la civilisation européenne [2].  Le regard de l’économiste suit une perspective sociopolitique, considérant la colonisation à partir de l’expérience allemande en Afrique. Ses analyses tentent de balayer les théories racistes du comte Arthur de Gobineau (1816-1882), auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), et ses disciples, tout en essayant d’élucider de façon nuancée quelques zones d’ombre du système colonial de manière quasi globale. Sa démonstration ne semble pas s’éloigner de la méthode weberienne (sociologie compréhensive).
Les trois premières questions du conférencier recèlent déjà les germes des préjugés qui motivent les puissances coloniales :
« Une colonie, est-elle tout simplement une entreprise commerciale, ou bien est-ce une œuvre de civilisation, une œuvre humanitaire ? 
Les indigènes ne sont-ils que des êtres méprisés et méprisables, objets de l’exploitation économique et de la domination politique, ou bien faut-il les appeler à prendre part aux bienfaits de notre civilisation aussitôt que possible ? 
Faut-il les assimiler sans délai à nos institutions sociales et économiques, ou faut-il les isoler, soit pour les assujettir complètement, soit pour les protéger dans leurs institutions traditionnelles ? » (Rathgen, p. 3)
Suit, plus loin, une affirmation du Professeur, flanquée de deux autres questions : « La grande difficulté fondamentale est – il serait trivial d’y insister – que le nègre est différent de nous. Mais pourquoi est-il différent ? Pourquoi est-il inférieur ? » A ces questions de rhétorique, emplies de malice, les réponses « compréhensives » de Rathgen, en une période à la fois de consensus et d’inconfort intellectuel, constituent une véritable avancée en Europe, d’autant plus qu’il fustige ouvertement :

« … les théories d’après lesquelles [la] race blanche et blonde est faite pour dominer et les autres pour obéir, les théories qui veulent expliquer tous les problèmes sociaux par des différences de race [qui] sont assez en vogue, notamment en Allemagne. […] Mais vis-à-vis de ces théories, j’ai toujours éprouvé le sentiment que ce n’est pas seulement la peau des races inférieures qui n’est pas claire, mais c’est le problème lui-même », ironise Rathgen. (p. 5)

« Comment faire travailler le nègre ? »


Tout compte fait, quel est le problème du colonisateur ? Quelle est la question essentielle qu’il se pose, en somme ? Selon Karl Rathgen « l’homme blanc arrive dans les colonies avec l’idée, qui lui est toute naturelle, mais qui pour cela n’en est pas moins naïve, que c’est le devoir de l’homme de travailler, d’avoir une profession, d’avoir le désir de gagner de l’argent. Et si le nègre ne comprend pas cet idéal, on le taxe d’indolent, de paresseux, et le problème de la colonisation se résout dans la question : « Comment faire travailler le nègre ? » » (Rathgen, p. 6)
Bien entendu, cette question en appelle à une idéologie propre au capitalisme : faire le maximum de profits. Et l’économiste, qui semble un peu se pencher à gauche, renchérit : « En Allemagne, j’ai observé que les journaux qui demandent une politique d’assujettissement des indigènes sont les mêmes qui, dans nos différends en politique sociale, prennent invariablement et sans réserve le parti des patrons. C’est le herrenstand punkt, le principe de domination dans les deux cas. » (Rathgen, p. 7) De même, il souligne, pince sans rire, ne jamais avoir entendu, « dans une colonie de n’importe quelle nation, que les planteurs se soient déclarés satisfaits. » (Rathgen, p. 10)
A bien lire les réflexions et propositions « socialistes », assez suggestives, de Karl Rathgen, l’on ne peut s’empêcher de penser un peu aux idées écologiques d’un Pierre Rabhi qui, dans Vers la sobriété heureuse (2010) [3], préconise un nouvel humanisme qui valorise la lenteur, l’autosuffisance volontaire et la convivialité : « Les cultures traditionnelles, régulées par la modération qui y est une attitude naturelle et spontanée (« nous appartenons à la Terre »), font place aux civilisations de l’outrance (« la Terre nous appartient »), responsables de leur propre éradication. » (Rabhi, p. 51)


De la solidarité à l’individualisme, de la démocratie au despotisme


Les vingt pages édifiantes de la conférence de Karl Rathgen sont d’une grande actualité, si l’on tient compte des prévisions du conférencier à l’égard des conséquences de la colonisation en Afrique, voire d’autres régions du globe. Il affirme sans détour : « au contact de la civilisation européenne le nègre ne disparaît pas, comme nous avons vu, mais son organisation sociale s’efface. Elle se décompose sous l’influence d’agents multiples d’ordre intellectuel aussi bien que d’ordre matériel. » (Rathgen, p. 11)
L’économiste précise que la domination européenne, qui repose sur le manque d’unité, les rivalités, les hostilités et les antipathies parmi les indigènes, introduit la société moderne, individualiste, capitaliste, axée fondamentalement sur la propriété privée : « De démocratique, la constitution de la tribu devient despotique. » Le chef, dont l’autorité augmente avec « le pouvoir du blanc qui est derrière lui, profite de ses nouveaux pouvoirs pour s’enrichir. Le chef est le premier, dans la tribu, à s’enrichir par le commerce avec les nouveaux venus, car c’est lui qui fait le commerce. » (Rathgen, p. 11) Le système France-Afrique ne résulterait-il pas d’une telle logique ?
En résumé, avec la colonisation, l’institution des traditions des peuples indigènes, d’après Rathgen, s’éloigne de toute perspective de solidarité naturelle. Et le grand danger appréhendé par le Professeur à l’époque : un antagonisme naturel des classes doublé d’un antagonisme des races ; avec pour ultime conséquence, la prolétarisation de la masse des indigènes, complètement dépossédés, complètement expropriés. N’est-ce pas, dans l’ensemble, la situation actuelle d’un grand nombre de pays africains et d’autres régions, anciennement colonisés ?

Documents cités :

  •   [1] Les Annales coloniales : organe de la "France coloniale moderne" / directeur : Marcel Ruedel. Disponible sur Gallica.
  •   [2] Les nègres et la civilisation européenne, conférence faite à l'Institut Solvay, le 14 mars 1909, Karl Rathgen. Extrait de la Revue de l'Université de Bruxelles, Mai – Juin 1909, par Karl Rathgen, Professeur à l’Institut colonial de Hambourg. Manioc, collection : Réseau des bibliothèque de la Ville de Pointe-à-Pitre.
  •   [3] Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2010.


Autres documents évoquant Karl Rathgen, sélection :




J.-D. D.


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2020/03/karl-rathgen-critique-de-la.html

mercredi 11 mars 2020

L’abbé Jean-Pierre Moussa : plus qu’un modèle noir #2

Sur les traces d'un abolitionniste méconnu : 2e épisode


Du 14 septembre au 29 décembre 2019, s’affichait au Mémorial Acte de Pointe-à-Pitre (en Guadeloupe) « Le modèle noir, de Géricault à Picasso ». Cette exposition temporaire jouissait encore d’une prolongation quand, le dimanche 5 janvier 2020, notre regard s’est confronté aux œuvres représentées. Le portrait de l’abbé Jean-Pierre Moussa, peint par Pierre-Roch Vigneron en 1847, a attisé notre curiosité ; pas tant le portrait lui-même que l’histoire de ce personnage… Serait-ce le premier prêtre noir abolitionniste ?

Dans le premier épisode, le blog Manioc retraçait le parcours de Jean-Pierre Moussa de 1814 à 1846-1847 à travers les sources. 
Ce second épisode suit l'abbé Moussa de 1846 à 1860, année de son décès.


Vignette représentant M. l’abbé Moussa en Afrique, officiant à l’autel portatif qui lui a été donné, pour ses missions, par S. M. la reine des Français
Pierre-Roch Vigneron (peintre), A. Jourdan (lithographe), lithographie extraite de L'abolitioniste français.


Portrait contrasté d’un perpétuel accusé


L’abolitionniste français [1], à travers la note introductive de M. Dutrône, nous présente le ministère de l’abbé Moussa à Paris, lors de son séjour en 1846, comme un événement emblématique et prometteur pour les abolitionnistes français : « UN PRÊTRE NÈGRE officiant, prêchant à Paris, après avoir officié, prêché sur la terre d’esclavage, où il va propager encore la religion du Christ, c’est un événement immense ! » (p. V) Plus emblématique encore, « la vignette placée en tête [de L’abolitionniste français], et représentant M. l’abbé Moussa en Afrique, officiant à l’autel portatif qui lui a été donné, pour ses missions, par S. M. la reine des Français » (p. V) ; ladite vignette étant une œuvre gratuite du peintre Pierre-Roch Vigneron et du lithographe A. Jourdan, offerte gratuitement à la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage, d’après les précisions de M. Dutrône (note de bas de page).
Et le peintre ne s’arrêtera pas à cette simple lithographie de son « modèle noir ». Au début de l’année 1847, l’abbé Moussa posera pour lui, et il lui fera l’unique portrait sans doute, légué à la postérité, et dont on ignore les détails circonstanciés : « Portrait de M. l’abbé Moussa (nègre), missionnaire apostolique au Sénégal », telle est la seule mention consignée dans le Dictionnaire général des artistes de l'École française depuis l'origine des arts du dessin jusqu'à nos jours… [2] et l’Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivants [3], exposés au Musée Royal le 16 mars 1847. Le tableau est considéré comme « le premier portrait d’un homme noir identifié à avoir été exposé au Salon, à l’exception de celui du député révolutionnaire Jean-Baptiste Belley peint par Girodet cinquante ans plus tôt » (note de l’exposition « Le modèle noir de Gericault à Matisse – Musée d’Orsay »).
Après son voyage en France, Cabon raconte que « l’abbé Moussa trouve au Sénégal un nouveau Préfet, qui produit contre lui les mêmes plaintes que l’ancien : l’abbé mène une vie qui n’a rien d’ecclésiastique, il fait des dettes, il est dissipateur, il ne peut plus décemment exercer les fonctions sacerdotales. » (p. 455). L’auteur des Notes sur l’histoire religieuse d’Haïti… [4] affirme que l’administration civile ne fait plus du prêtre sénégalais le même cas depuis l’abolition de l’esclavage (1848). On relate dans Le clergé colonial de 1815 à 1850 du R. P. Joseph Janin [5], qu’il était accusé « de se mêler aux danses des nègres, de baptiser à tort- et à travers sans préparation, de recevoir n’importe qui à la table sainte, même des concubinaires, etc…, etc… » (p. 237). D’après Janin, le gouverneur Baudin résume ainsi la situation de l’homme d’église auprès de son ministre : « L’abbé Moussa retourne tout doucement à la vie sauvage. » (p. 237)
De retour au Sénégal, l’abbé Moussa est affecté à Sainte-Marie de Gambie où, « pendant quelque temps, on essaie de le réformer en lui imposant la vie commune avec les missionnaires du Saint-Esprit » (Cabon, p. 455). Accusé d’ivrognerie, le clergé envisage de l’envoyer en France pour le rééduquer. L’abbé y résiste jusqu’au milieu de l’année 1853 : il décide de se rendre à Rome, peut-être pour se faire gracier. Mais le Vatican, par l’entremise du Cardinal-Préfet de la Propagande, le considérant comme un malade à soigner, le renvoie à Paris avec amples recommandations.



De Paris à la cour d’Haïti


Ne pouvant plus supporter le régime que sa hiérarchie lui impose, et ne pouvant surtout échapper à la vigilance de ses confrères du Séminaire du Saint-Esprit qui prennent beaucoup de précautions contre lui, l’abbé Moussa finit par obtenir du Vatican, au cours de cette année 1853, une affectation en Haïti, sous l’empire de Faustin Soulouque 1er (1782-1867), despote sanguinaire, qui essaie d’avoir une certaine emprise sur l’évolution de l’église catholique en Haïti. Malgré un contexte sociopolitique délétère, on fait bon accueil à l’abbé, à la cure de Port-au-Prince qui lui est confiée. Il se refait une santé et une renommée autre dans ce pays indépendant qu’il rêvait de connaître ; pays où la valeur des noirs est louée, et l’esprit colon semble être éradiqué, d’après lui. Mais il va vite déchanter, si l’on accorde foi aux Notes de Cabon :
« Si l’abbé Moussa trouva bon accueil en Haïti, il y rencontra aussi des adversaires, témoin la justification qu’il publia dans le Moniteur. L’article a pour titre : Mes représailles ; les adversaires qu’il combat sont à la fois en Haïti et à l’étranger ; il leur répond en style biblique :
Aujourd’hui que le Très Haut m’offre dans sa miséricorde un port à l’abri des orages et des ouragans, les enfants des hommes se réveillent encore contre moi et me font un crime de m’être réfugié dans le sein maternel. » (p. 458)
Plus loin dans ses Notes, Cabon, qui considère l’abbé Moussa comme un « curé intrus de Port-au-Prince », met l’accent sur le schisme qu’il introduit en Haïti, en alimentant un conflit à peine larvé « entre le Saint-Siège et l’empereur ». Tandis que dans les colonnes de La presse à Paris, en date du mercredi 19 juillet 1854, on lit que « l’abbé Moussa a adressé à la population une circulaire dans laquelle il déclare que Haïti n’est ni hérétique ni schismatique, et énumère les preuves de fidélité au saint-siège [sic] données par la population pendant la semaine sainte ». Bref, ce personnage peu connu de l’histoire d’Haïti s’est donc fait, selon Cabon, la réputation d’un homme qui, à force de chercher tantôt les bonnes grâces de « Sa Majesté » et de son épouse, Adélina Lévêque (1820-1878), tantôt celles de Rome, finit par perdre « son crédit au point d’être menacé d’expulsion. » (p. 462). Enfin, dans l’Annuaire des deux mondes : histoire générale des divers états (1854) [6], on rapporte que :
« Un ancien prêtre du Sénégal, l’abbé Moussa, curé de Port-au-Prince, jouit aujourd’hui de toute la confiance de sa majesté noire. Bien que ce prêtre fasse profession de dévouement à l’église romaine, il est douteux que l’église l’avoue. Le Moniteur haïtien publie fréquemment de ses discours ou de ses élucubrations littéraires qui peuvent donner une idée assez exacte de l’attitude du clergé du pays en présence de Soulouque. Nous trouvons dans le Moniteur haïtien, sous le titre d’Appel aux Haïtiens, un remerciement de l’abbé Moussa à l’impératrice Adelina pour une tabatière d’or dont elle avait récompensé son zèle. « Au secours, Haïtiens ! au secours ! s’écrie le curé de Port-au-Prince en manière d’exorde ; votre petit frère Moussa vient d’être grevé d’une dette qui n’a point sa monnaie sur cette terre d’exil. » (p. 852)
Au bout de tant de jeux d’intrigues, de péripéties et de pouvoirs politico-religieux, le modèle de Pierre-Roch Vigneron rend l’âme à la cure de Port-au-Prince. La rubrique « Nécrologie » du N°30 de la Feuille du commerce de Port-au-Prince, en date du samedi 28 juillet 1860 [7], précise : « Monsieur l’abbé Moussa, curé de la paroisse du Port-au-Prince, est mort lundi dernier, à 6 heures du matin. Il a succombé à une longue et cruelle affection de poitrine. Ses funérailles ont eu lieu le lendemain, dans la matinée. […] Une affluence considérable de fidèles a assisté aux offices. Monsieur l’abbé Fourcade, en rappelant la vie du défunt, a été, plus d’une fois, interrompu par les sanglots et les cris qui remplissaient l’Eglise. » Venu de Martinique où il a été ordonné prêtre (plus précisément à Saint-Pierre), c’est donc ledit l’abbé Fourcade qui succède à l’abbé Jean-Pierre Moussa.
On traite, dans la Revue de la Société haïtienne d'histoire et de géographie, numéro de janvier 1934 [8], de la situation du Clergé qu’Haïti a connu avant le Concordat signé entre l’état haïtien et le Vatican en mars 1860 ; l’intention étant de souligner la discipline apportée par un tel accord dans les rangs de l’église, sachant que l’autorité cléricale échappait à l’autorité étatique. On peut être surpris par la manière révérencieuse d’évoquer le curé sénégalais ici : « Le Gouvernement n’avait aucun contrôle sur la nomination des Curés. Le Préfet apostolique était souverain et accordait la liberté aux prêtres d’exercer leur ministère dans leurs propres chapelles. Un saint homme, l’abbé MOUSSA a laissé une trace matérielle de cette indépendance. La maison du Père MOUSSA et sa chapelle se trouvent encore au Chemin des Dalles ; elle est habitée par la famille Wiener* ». (p. 29)

*Nous avons découvert ce dernier document presqu’à la fin de nos recherches. Nous avons partagé ces informations avec une proche, nommée Charlotte Wiener, née aux Etats-Unis d’un père haïtien et d’une mère française. Hasard ou miracle de la recherche : elle nous confie que son feu père Roland Wiener, avant de prendre le chemin de l’exil, sous la dictature de François Duvalier, a résidé à Port-au-Prince, au Chemin des Dalles.


Documents cités :

[1] L'abolitioniste français. Tome III, Société française pour l'abolition de l'esclavage, Paris, Imprimerie d' E. Duverger, 1846. Disponible sur Manioc, collection : Archives départementales de Guadeloupe.
[2] Dictionnaire général des artistes de l'École française depuis l'origine des arts du dessin jusqu'à nos jours : architectes, peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes. T2 et T3 (suppl.) / ouvrage commencé par Émile Bellier de La Chavignerie ; continué par Louis Auvray, Paris, 1882-1885. Disponible sur Gallica.
[3] Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivants..., Salon des artistes français, Paris, Impr. de Madame Hérissant Le Doux et. al., 1847. Disponible sur Gallica.
[4] Notes sur l'histoire religieuse d'Haïti : de la Révolution au Concordat (1789-1860)Adolphe Cabon, Port-au-Prince : Petit séminaire collège Saint-Martial. Disponible sur Manioc.org, collection Réseau des bibliothèques de la Ville de Pointe-à-Pitre.
[5] Le clergé colonial de 1815 à 1850, Joseph Janin, Toulouse, Imprimerie H. Basuyau,1935. Disponible sur Manioc, collection : Ville de Pointe-à-Pitre. Réseau des bibliothèques.
[6] Annuaire des deux mondes : histoire générale des divers états, Paris, 1854. Disponible sur Gallica.
[7] Feuille du commerce, petites affiches et annonces du Port-au-Prince, N°30, 28 juillet 1860. Disponible sur Gallica.
[8] Revue de la Société haïtienne d'histoire et de géographie, Vol. 5 N°13, Port-au-Prince (Haïti), janvier 1934. Disponible sur Gallica.


Lire aussi L’abbé Jean-Pierre Moussa : plus qu’un modèle noir #1


J.-D. D.




Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2020/03/labbe-jean-pierre-moussa-plus-quun.html

mardi 3 mars 2020

Mireille Maroger : la jeune avocate qui dénonce le bagne

Journée internationale des droits des femmes

Moins de 1% des ouvrages des collections anciennes de Manioc ont été écrits par des femmes. C'est pourquoi, tous les ans à cette période, Manioc se penche sur une de ces écrivaines qui constituent des exceptions de leur temps... Cette année Manioc parcourt la courte vie de Mireille Maroger, avocate et journaliste, auteure de l'ouvrage Bagne.


Mireille Maroger
Paris Soir, 1er novembre 1935

L'avocate visite les univers carcéraux en voyage de noces

Mireille Maroger est née en 1905 à Madagascar. Elle fait de brillantes études et devient avocate à la Cour d'appel de Paris, profession qui quelques décennies plus tôt était encore interdite aux femmes. Ces dernières n'ont en effet pu exercer qu'à partir de la loi dite Viviani, votée le 1er juillet 1899. Mireille Maroger fut qui plus est secrétaire de la Conférence des avocats "distinction rare pour une femme" soulignait le journal L'Œuvre [1] dans sa chronique nécrologique.
Elle semblait ne rien s'interdire, y compris dans ses loisirs. Outre les articles concernant diverses affaires qu'elle a plaidées, on retrouve également quelques articles qui mentionnent sa participation a des courses automobiles féminines, peu fréquentes alors...
En 1935, elle part avec son mari, Philippe Fougerolle, en voyage de noces en Amérique et dans la Caraïbe. D'aucuns diront qu'il s'agit d'un voyage atypique puisqu'elle associe à la villégiature son intérêt pour les univers carcéraux. Après avoir vu au cours de ce voyage différents systèmes, inspirée par ses lectures (Albert Londres notamment) et ses rencontres inopinées à bord d'un navire, elle entreprend de visiter les bagnes de Guyane.


L'avocate s'improvise journaliste et se retrouve accusée

Face aux multiples obstacles et leurres organisés par l'Etat et l'administration locale du pénitencier pour masquer les défaillances d'un système inhumain et très éloigné de la justice que la jeune avocate imagine, elle décide de mener l'enquête. Elle parviendra à publier une série d'articles dénonçant le bagne dans le quotidien Le Journal [2]. Rappelons qu'avant 1945, les articles rédigés par des femmes sont encore très rares, "Le journalisme au féminin avant 1945, pour ne rien dire du reportage, est une terra incognita, même si quelques noms ont bravé l’oubli" nous rappelle Eric Dussert [3].
125 surveillants (ou 118 selon les sources) l'assignent en justice pour diffamation. Après des rebondissements dont la presse se fait écho, une loi d'amnistie empêche finalement le procès. Si l'on en croit l'avocate, elle aurait souhaité que ce procès ait lieu pour exposer en détail ses preuves et très probablement en faire un procès retentissant contre le bagne.


L'ouvrage Bagne, lecture critique

Faute d'avoir pu témoigner en détail, elle se lance dans la rédaction d'un récit fort différent du style journalistique et plus proche, dans sa forme littéraire, du récit de voyage : Bagne [4].  L'ouvrage, disponible sur Manioc, est préfacé par Jean-Charles Channel et Louis Rousseau et publié en 1937 aux éditions Denoël.
Si son ouvrage dénonce avec force le bagne, ses perversions, injustices et la condition misérable des bagnards, il n'en demeure pas moins qu'on peut, à certains égards percevoir l'imprégnation du contexte colonial dans l'écriture de l'auteure. Sa vision en effet défend surtout les bagnards issus de la métropole coloniale et les passages qui décrivent les "arabes" qui se trouvent majoritairement occuper la fonction de "porte-clefs" -fonction qui illustre justement pour l'auteure la perversité du système- peuvent conduire à des amalgames. A ce propos, pour cultiver les questionnements et la distance critique nécessaire, Manioc vous invite à lire l'article de Marine Coquet [5] sur les bagnards "arabes" et porte-clefs en Guyane.


Une fin tragique

Alors qu'elle était en vacances au Maroc avec son mari et sa sœur, Mireille Maroger perd la vie à 29 ans dans un accident d'avion.


Références citées

[1] L'Œuvre, 23/10/1937, p. 5
[2] Le Journal 23, 24, 25, 26, 27 et 29 juin 1935.
[3] "Femmes reporters dans la lumière", Eric Dussert, Le Monde diplomatique, sept. 2017.
[4] Bagne, Mireille Maroger (préf. Jean-Charles Channel et Louis Rousseau), Paris, Denoël, 1937. Provenance : Collectivité territoriale de Guyane. Bibliothèque Alexandre-Franconie.
[5] "Bagnards, « arabes » et porte-clefs en Guyane : Naissance et usages d’un rôle pénal et colonial (1869-1938)", Marine Coquet, L’Année du Maghreb, 20, 2019.
Illustration : Paris Soir, 1er novembre 1935.


Sur le blog Manioc, lire aussi...

 Articles du blog Manioc publiés à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes :

Articles du blog Manioc en relation avec le bagne :


AP





Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2020/03/mireille-maroger-la-jeune-avocate-qui.html