lundi 19 novembre 2018

14-18, le soldat méconnu...




Première Guerre et outre-mer : regard sur le commandant Mortenol


Plus que quelques semaines avant la forclusion du délai octroyé aux commémorations du centenaire de 14-18. Avant que le rideau de l’oubli ne s’abatte à nouveau sur les mémoires pour quelques décennies supplémentaires, intéressons-nous in extremis au contexte et à la portée de ce conflit dans nos territoires.


Créée en 2012 pour les besoins de la cause, la Mission du Centenaire, à travers son site Internet, nous fournit à cet égard une source d’informations et de contenus documentaires de première utilité. Contributeurs parmi d’autres, le réseau académique Canopé propose ainsi un article rappelant les enjeux du moment dans ce que l'on n'appelait pas encore les DOM-TOM : "« Soixante-six ans après l’abolition de l’esclavage (1848), les citoyens des Outre-Mer souhaitent apporter leur contribution à la patrie, en étant intégrés et reconnus par celle-ci. Cette citoyenneté ne leur permet pourtant pas de contribuer à la conscription qui n’intervient qu’en 1889. Il faut attendre la loi du 7 août 1913, qui modifie les lois de conscription de 1889 et 1905, et rend obligatoire la conscription. En outre, cette loi répond aux revendications de certains hommes politiques, qui souhaitent ardemment voir les colonies des Antilles, de la Guyane et de la Réunion assimilées, et qu’au même titre que les Français, ces citoyens puissent participer à l’impôt du sang. Ce n’est qu’en 1913 que le service militaire est instauré dans les quatre colonies, et l’entrée de la France dans le premier conflit mondial, ne fait que confirmer cela ».


Soulignons également, sur ce même site web, l’article de l’historien Jacques Dumont (Université des Antilles) : « La figure de l’ennemi : les Antilles et la Première Guerre Mondiale », ou encore une série d’archives photos et cinématographiques émanant de l’ECPAD.

Une figure, parmi tant d’anonymes, symbolise au plus haut degré la part qui fut celles des combattants antillais dans cette bataille. Une figure de haut gradé, de surcroît. Natif de Pointe-à-Pitre, où une rue porte son nom, le commandant Camille Mortenol appartient aussi depuis 1984, à la toponymie parisienne : une rue du 10ème arrondissement lui est ainsi dédiée.



C'est bien le moins quand on songe que, de 1915 à 1917, l’officier supérieur mit son savoir-faire au service de la défense anti-aérienne de Paris pour parer les attaques de l’ennemi. Entre autres moyens, une technique, inédite à l’époque, consista en l’utilisation de projecteurs de très forte puissance propres à décourager les bombardements aéroportés allemands. De l'avis unanime, la contribution de Mortenol fut décisive dans la sauvegarde de Paris. Dans cette page dédiée au parcours brillant de son ancien élève, l'Ecole Polytechnique (appelée aussi l'X) évoque comment la présence de Mortenol au sein de l'état-major parisien durant la Première Guerre fut perçue par l’un de ses collègues de travail : « Le successeur du commandant Prère, le capitaine de vaisseau Mortenol [équivalent de colonel], est arrivé aujourd’hui pour prendre le commandement de la DCA ; c’est un nègre. On est plutôt surpris de voir ce noir pourvu de cinq galons et officier de la Légion d’Honneur ; il paraît qu’il est très intelligent ; c’est un ancien polytechnicien. »



Selon les sources, ce dernier élément du CV de Mortenol est sujet à des différences d’interprétation - et de formulation : ici, il est décrit comme "le premier noir" à intégrer, en 1880, la prestigieuse école, ailleurs il ne serait que le 3ème « homme de couleur » à pouvoir se prévaloir de cet insigne honneur. Le site de l’X, plus précis encore, évoque pour sa part le « troisième élève aux origines africaines » à être admis en son sein, les deux premiers étant d’ailleurs des martiniquais : F.-A. Périnon (promotion 1832) et C.-A. J.  Wilkinson (1849)…» . Décédé en 1930, Mortenol est enterré à Paris.

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[photo tirée du livre]

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 La figure de l'ennemi : les Antilles et la Première Guerre mondiale. Intervention filmée du professeur Jacques Dumont, 2014.


Les soldats antillo-guyanais dans la Grande Guerre. Intervention filmée de l'historienne Sandrine Andrivon-Milton,2016

POA

Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/11/14-18-le-soldat-meconnu_19.html

L’esclavage sur le divan : une conférence du Professeur Aimé Charles-Nicolas


Comprendre les conséquences psychologiques actuelles de l’esclavage sur les individus


Lors d’une conférence qui s’est tenue à l’Hôtel de ville de Cayenne le 8 juin 2018, le docteur en psychiatrie Aimé Charles-Nicolas a abordé la difficile et complexe question des conséquences psychologiques actuelles de l’esclavage sur les individus. 

L’identité, une pathologie ?

En abordant cette question délicate, Aimé Charles-Nicolas place nécessairement sa réflexion au niveau individuel qui est le cadre fondamental de sa pratique thérapeutique. La notion d’identité est donc essentielle dans le protocole de soins du médecin ; si le terme est aujourd’hui omniprésent dans les discours publics (il n’en a pas toujours été ainsi), son emploi relève le plus souvent du slogan (politique et publicitaire). Toute autre est l’approche du Professeur. Il nous rappelle en effet l’extrême complexité de cette notion qui tient évidemment à son caractère foncièrement subjectif et à son aspect pluriel, mais également à sa dimension sociale où l’Histoire pèse d’un poids considérable.


L’Histoire et ses traumatismes

La Traite transatlantique esclavagiste a profondément façonné les sociétés du Nouveau Monde et largement diffusé une conception racialiste des rapports humains et sociaux qui a culminé avec l’élaboration des théories raciales du XIXe siècle (de Victor Hugo voulant « rendre l’Afrique à l’Homme » à Arthur de Gobineau définissant les races primitives). Le déni d’humanité constitutif de ces constructions historiques a servi toutes sortes de desseins impériaux qui ont broyé les individus. L’expansionnisme colonial allemand, adepte de ce « racisme scientifique » pour longtemps, a ainsi perpétré le génocide des tribus Herero et Nama en Namibie au début du XXe siècle. Aimé Charles-Nicolas a pris la mesure des conséquences traumatiques encore vivaces de cette violence dans les esprits contemporains, et il s’efforce de défaire l’infériorisation intériorisée par les individus en suggérant des voies vers la restauration d’une estime de soi.


La restauration d’une estime de soi et le piège de l’essentialisation
Aux États-Unis où cet héritage est aujourd’hui encore particulièrement palpable, une initiative collective a permis de lutter avec succès contre l’infériorisation dénoncée par le Professeur Charles-Nicolas. À  la violence institutionnelle a répondu dans les années 60 le mouvement culturel Black is beautiful qui a fait sien l’adage de Jean Cocteau « ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi » et qui a habilement inversé les préjugés racistes de la société américaine pour valoriser le groupe et à travers lui les individus. Mais du point de vue du thérapeute, la prise de conscience individuelle doit précéder l'émancipation collective. À cet égard, il nous met en garde contre les dérives essentialistes qui loin de libérer les esprits, enferment les individus dans une caricature d'eux-mêmes, dans une narration de soi définie par d’autres.

La littérature est peut-être la mieux à même de dire la complexité des conséquences de l’esclavage, comme l’illustre La fin d’un primitif de Chester Himes, elle peut aussi, espérons-le, faire naître et accompagner l’introspection libératrice qu’appelle de ses vœux Aimé Charles-Nicolas.

La conférence d’Aimé Charles-Nicolas

Quelles conséquences psychologiques de l'esclavage aujourd'hui ? Les conséquences trans-générationnelles passées sous silence  
Quelles conséquences psychologiques de l'esclavage aujourd'hui ? Débat 

Pour aller plus loin

Livres 
Mumia Abu-Jamal, We want freedom : une vie dans le Parti des Black Panthers, Pantin : Le temps des cerises, 2006.
Steve Biko, Conscience noire : écrits d’Afrique du Sud, 1969-1977, Paris : Éditions Amsterdam, 2014.
Black panther party for self defense, All power to the people : textes et déclarations des Black Panthers, Paris : Éditions Syllepse, 2016.  
Gilberto Freyre, Maîtres et esclaves la formation de la société brésilienne, [Paris] : Gallimard, impr. 1974, cop. 1952. 
Paul Gilroy, L'Atlantique noir modernité et double conscience, [Paris] : Éclat, 2003. 
Chester Himes, La fin d’un primitif, [Paris] : Gallimard, 1956. 
Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, [Paris] : Denoël : Gonthier, 1961. 
Pap Ndiaye, La condition noire : essai sur une minorité française, Paris : Calmann-Lévy, 2008. 
Eric Williams, Capitalisme et esclavage, Paris : Présence africaine, 1968.

Films 
Jean-Daniel Verhaeghe, La controverse de Valladolid, 1992. 
Norman Jewison, Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night), 1967. 

Conférences en ligne sur Manioc
Aimé Charles-Nicolas (2016), L'impact de l'esclavage sur la psychologie
---- (2016),  Des conséquences psychologiques de l'esclavage
Pap Ndiaye (2014), La condition noire : essai sur une minorité française

Retrouvez également en ligne sur Manioc les vidéos du colloque "L'Esclavage : quel impact sur la psychologie des populations", Colloque scientifique international, le 26-27 octobre 2016.


CB

Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/11/lesclavage-sur-le-divan-une-conference.html