vendredi 14 septembre 2018

Manioc et « l’art du partage »



Quand le numérique favorise l’accès libre à la connaissance. 


Cette semaine Manioc profite des Journées européennes du patrimoine pour évoquer sa mission de partage du patrimoine.



La 35e édition des Journées européennes du patrimoine se déroule les 15 et 16 septembre 2018 sur le thème de « l’art du partage ». Le partage, c’est le fondement même de l’existence de Manioc. Depuis 2006, notre plateforme de contenu numérique enrichit ses collections de livres anciens et rassemble des documents textuels, sonores, iconographiques concernant l'histoire culturelle, sociale, économique ou politique du bassin Caraïbe. 

En 2015, Manioc organisait des journées « patrimoine en partage » en Guadeloupe, Guyane et Martinique, pour réunir des acteurs du patrimoine culturel et inviter à découvrir les collections numérisées sur la Guyane, l'Amazonie et la Caraïbe. 
 

Manioc vous invite à (ré)écouter les échanges qui se sont déroulés en mai 2015 à la Martinique entre Anny Désiré (conseillère livre et lecture Direction des affaires culturelles), Sylvain Houdebert (Directeur des bibliothèques de l'université des Antilles), Emmanuel Nossin (Président de TRAMIL, programme sur l'usage des plantes médicinales), Olivier Dehoorne (Directeur de la revue Études caribéennes), Dominique Ozonne (Responsable du fonds ancien de la bibliothèque Schœlcher), Dominique Rogers (Maître de conférence en histoire), Olivier Largen (Banque numérique des patrimoines martiniquais). 

Pour le ministère de la Culture, les Journées européennes du patrimoine sous ce thème de « l’art du partage » visent à « mener une réflexion sur ce que les éléments du patrimoine national présentent de commun, et de spécifique par rapport au reste du patrimoine » d’un espace plus large. C’est exactement ce que peuvent permettre les dizaines de milliers de documents rassemblés par Manioc et accessibles librement pour tous les curieux, passionnés et professionnels de l’histoire et du patrimoine culturel.
Manioc vous souhaite de belles Journées européennes du patrimoine !




En savoir plus sur Manioc et la Journée "Patrimoine en partage"

Présentation de Manioc.
Article de la bibliothèque universitaire sur la journée Patrimoine en partage.
Présentation des journées « Patrimoine en partage » sur le bloc Manioc en Martinique le mardi 5 mai 2015, en Guadeloupe lundi 18 et mardi 19 mai 2015  et en Guyane mardi 2 et mercredi 3 juin 2015.

Papier d'introduction de Patrick Odent-Allet pour la journée Patrimoine en partage. rencontre avec les acteurs de la bibliothèque numérique Manioc  et la Captation de la journée Patrimoine en partage : rencontre avec les acteurs de la bibliothèque numérique Manioc.

En savoir plus sur les Journées européennes du patrimoine 2018

Programme JEP2018 de Guadeloupe, de Guyane, et de Martinique.

J.P.

Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/09/manioc-et-lart-du-partage.html

mercredi 5 septembre 2018

Focus sur l'immigration en Guyane après l'esclavage

Madériens, Africains, Indiens, Chinois, Antillais, Européens... Des quatre coins du monde vers la Guyane



Gravure tirée de l'ouvrage
"La Guyane française : notes et souvenirs..."
Cette semaine Manioc vous propose un focus sur l'immigration guyanaise entre 1848, date de l'abolition de l'esclavage, et 1946, veille de la départementalisation.

Au lendemain de l'abolition de l'esclavage une politique migratoire est organisée par la France. En effet, pour préserver leurs plantations, les planteurs prônent l'introduction de travailleurs étrangers comme main d'œuvre afin de remplacer le départ des nouveaux libres qui ont quitté les habitations de roucou et/ou de canne à sucre.


Les premiers immigrés à arriver en Guyane en 1849 sont les Madériens, ressortissants portugais, déjà installés en Guyane britannique (actuel Guyana). La promesse d'une prime de 200 F et d'un supplément de 50 F par enfant permet à 202 Madériens de débarquer dans la colonie entre octobre 1849 et 1850. Mais ce flux d'immigrés s'amenuise suite à la diminution des primes accordées, ramenées à 75 F. En dépit de cette première immigration, le manque de main d'œuvre est toujours aussi important. La trouvant trop chère, les propriétaires préfèrent se tourner vers une organisation d'immigrants Africains. Ceux-ci arrivent à la colonie à partir de 1854. Elle s'établit en 2 phases : la première est composée de 1114 libres africains recrutés entre 1854 et 1857 (ils étaient originaires du littoral du golfe de Guinée) ; la seconde de 714 "captifs" (c'est-à-dire des travailleurs qui au moment de leur recrutement étaient prisonniers ou esclaves) recrutés entre 1858 et 1859, tous originaires de la région du littoral gabonais. Notons que les captifs étaient rachetés et affranchis moyennant un contrat de travail de 10 ans.


Les conditions d'immigration dans la colonie guyanaise : 
  • L'immigrant devait avoir connaissance des conditions du contrat d'engagement.
  • Il était conduit vers la colonie aux frais du Trésor public ou de la caisse locale d'immigration.
  • Il devait être immatriculé et enregistré par le commissaire à l'immigration.
  • Il était obligatoirement soumis aux contrôles sanitaires puis confié à un "engagiste".
  • L'engagé et "l'engagiste" signaient un contrat d'engagement pour une durée de 5 à 7 ans. Au terme du contrat, il pouvait opter pour son rapatriement aux frais de la colonie, soit un réengagement lui donnant droit à une prime.
  • Le contrat limitait la durée de la journée de travail à 9h30. Un livret permettait de contrôler la régularité de leur condition de travail et de leur déplacement dans la colonie.
Illustrations de vagues migratoires successives en Guyane (de g. à d.) : missionnaire catholique Français, famille d'esclaves, bagnard et couple d'Indiens (Inde). Source : Manioc. 

Cet engagement n'était pas "idyllique", de nombreuses failles et infractions sont à noter : mauvaise connaissance des conditions d'engagement par les immigrés (surtout concernant la durée d'engagement), problèmes d'affectations, clauses du contrat non respectée ... Leur sort est très difficile, car en plus de la durée de contrat de travail, ils étaient débiteurs de la somme versée pour leur prétendue libération, à savoir un quart de leur salaire prélevé tous les mois. Par exemple, les travailleurs africains n'avaient pas de droits civils ni civiques durant leur durée d'engagement. Pour se marier, il leur fallait l'aval du gouverneur. Progressivement cette immigration africaine est dénoncée dans les milieux abolitionnistes européens, notamment en Angleterre qui la considère comme une suite de l'esclavage en Afrique. Ainsi, sous la pression anglaise, Napoléon III interdit cette immigration à partir de 1862.

En échange de l'arrêt de l'immigration Africaine, Napoléon III signe un traité avec l'Angleterre, autorisant les français à engager des travailleurs indiens. Auparavant les engagements d'Indiens se déroulaient aux comptoirs français de Pondichéry et de Karikal. La première vague d'immigrants arrive en Guyane de 1856 à 1861, comptabilisant 1834 indiens. La seconde vague d'immigrés arrive entre 1864 et 1871.  Alors que le contrat stipulait qu'ils seraient exclusivement employés aux travaux agricoles, beaucoup d'Indiens furent astreints dans les exploitations de mines d'or.
"Dès leur arrivée en Guyane, ils étaient acheminés vers les placers. Trompés, ils ne pouvaient plus repartir. Beaucoup d'entre eux, découragés,, avec le mépris de la vie et de la douleur [...] se suicidaient facilement. Pour éviter de travailler dans les conditions d'exploitation aussi atroces, ils se faisaient souvent des écorchures sur lesquelles ils appliquaient pendant plusieurs heures une pièce de monnaie, trempée dans de l'eau salée. Avec un éclat de bois, ils élargissaient encore la plaie [...] ;  ou bien ils se rendaient aveugles en s'introduisant une solution de chaux sous la paupière.  Dans de telles conditions, dysenterie et fièvres diverses faisaient aisément des ravages. (in Jude Sahai, De l'immigration tamoule à la Guyane, Carbet : revue martiniquaise de sciences sociales, n° 9, 1989, p. 106)."
Illustrations de vagues migratoires successives en Guyane (de g. à d.) : groupe stylisé d'explorateurs Européens et d'Indiens, une Cayennaise d'origine hindoue et une Cayennaise en toilette. Source : Manioc.

On comptabilise environ une vingtaine de convois d'Indiens vers la Guyane. Cette immigration vers la Guyane s'est interrompue à partir du 12 juillet 1877 lorsque le gouvernement de l'Inde s'alarma du taux de mortalité élevé et des mauvaises conditions de travail. On compte plus de 4000 Indiens morts dans la colonie en l'espace de 20 ans.  
"[...] après l'abolition de l'esclavage, les immigrants tamouls furent en définitive affectés essentiellement dans les mines d'or où ils furent décimés dans la plus totale indifférence des autorités coloniales. [...] syphilis, paludisme, dysenterie et béri-béri ont été les causes principales de mortalité. Surexploités par les engagistes, les travailleurs Indiens n'intégraient l'hôpital que quand ils n'étaient plus d'aucun rendement, c'et-à-dire le plus souvent pour y mourir." (iJude Sahai, De l'immigration tamoule à la Guyane, Carbet : revue martiniquaise de sciences sociales, n° 9, 1989, p. 107).


L'immigration chinoise, elle, débute en août 1856 mais ne répond pas aux besoins en main-d'œuvre agricole des propriétaires car la majorité des Chinois sont artisans. Notons également une immigration de Martiniquais au début du XXème siècle suite à l'éruption de la Montagne Pelée. En effet, le gouverneur de la Guyane espérait faire venir près de 20 000 Martiniquais pour occuper la région de Kourou. Ce projet n'aboutit qu'imparfaitement : environ 600 insulaires seulement vinrent s'installer en Guyane.


"Mines d'or"
Avec la découverte de l'or en 1855, l'orpaillage devient la principale activité économique de la colonie guyanaise. Une activité qui est demandeuse en main-d'œuvre. Cette main d'œuvre spontanée venait des Antilles françaises, de Sainte-Lucie, de la Dominique, du Brésil et d'Europe. 


Face à cette immigration spontanée, il ne faut pas oublier celle du bagne. En effet, l'histoire de la Guyane est étroitement liée à celle du bagne. Elle accueille les premiers proscrits de la révolution. Puis le second Empire et la troisième république y envoyèrent leurs exclus : condamnés politiques ou de droits communs. De 1852 à 1918, la Guyane reçoit 1852 déportés dont le plus célèbre le capitaine Dreyfus. Notons que l'année 1852 marque aussi le débarquement de milliers de transportés.  En effet, selon la loi du 30 mai 1854, les peines de travaux forcés sont désormais purgées dans une colonie. Par exemple, les condamnés à moins de 8 ans de travaux forcés étaient tenus à la fin de leur peine de résider dans la colonie durant un temps égal à celui de leur condamnation : c'est ce qu'on appelait le doublage. Et si leur peine était supérieure à 8 ans, ils devaient résider à vie dans la colonie. C'est ainsi, qu'apparut en Guyane la population des "libérés". Ajoutons à cela la population carcérale qui purgeait déjà leur peine en France et qui arrivait en Guyane (ou Nouvelle-Calédonie) la finir (phénomène appelé "transportation"). Ce flux constant d'hommes venant des prisons françaises ou des autres colonies vinrent gonfler le nombre de l'immigration pénale. 


Ainsi l'abolition de l'esclavage bouleversera en profondeur le système économique guyanais tant les besoins en main d'œuvre étaient importants et récurrents. Malgré le recours à l'immigration, celle-ci ne parvint pas à répondre à la nécessité économique de la colonie, mais recomposa la société guyanaise en une société plurielle et multiculturelle. Ainsi à la veille de la départementalisation, la Guyane compte une population cosmopolite.

Cette diversité ne doit cependant pas masquer la réalité : ces vagues successives ne sont que le reflet de l'échec du peuplement de la Guyane. Une grande partie de ces populations n'ont pas fait souche et ont préféré retourner dans leur pays d'origine, tandis qu'une autre partie a été emportée par la mortalité élevée qui caractérisa pendant longtemps la démographie de la colonie.


"Vue de Cayenne"

Livres anciens sur Manioc.org :

Sur le catalogue collectif des périodiques Caraïbe - Amazonie :

  • Jude Sahai, De l'immigration tamoule à la Guyane, Carbet : revue martiniquaise de sciences sociales, n° 9, 1989, p. 101-108.

Pour aller plus loin : 


Bonne lecture !
C.P. et X.H.


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/09/focus-sur-limmigration-en-guyane-apres.html