lundi 29 avril 2019

Anne-Marie Javouhey religieuse dans les colonies françaises

Fondatrice de la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny 



Anne Marie Javouhey 
Née en 1779 en Bourgogne et décédée en 1851 à Paris, Anne-Marie Javouhey fut la fondatrice de la congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Elle est une figure populaire de la Guyane, notamment pour son rôle dans la fondation du village de Mana, mais elle œuvra plus largement à l'établissement de sa congrégation ailleurs dans les colonies françaises.  


Des réussites remarquées par le Roi et des fondations d'établissement dans les colonies françaises 

La congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny avait entre autres pour vocation de s'occuper d'enfants pauvres et de leur fournir une éducation. La petite communauté se distingua par ses réussites en matière éducative et fut remarquée par le Roi qui se tourna vers mère Javouhey pour l'inciter à ouvrir des écoles et des hôpitaux dans les colonies. 

Ainsi dès 1817, Anne-Marie Javouhey envoyait 4 sœurs pour travailler à la fondation d'un établissement dans l'île de bourbon (aujourd'hui La Réunion) ; en 1819, une école gratuite était ouverte à Saint-Denis. C'est ensuite au Sénégal, en 1822, que d'autres sœurs furent envoyées pour y installer la congrégation. Au fil du temps, Anne-Marie Javouhey organisa l'installation de sœurs à Pondichéry, à Madagascar, à Tahiti. Elles s'établirent aussi dans le Nouveau Monde : en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe.

La mère Javouhey souhaitait se rendre elle-même dans les colonies pour participer au développement de ses établissements. Elle fut ainsi au Sénégal entre 1822 et 1824 et parcourut d'autres terres du continent. Elle contracta alors la fièvre jaune et dut sa survie au soin de Florence, esclave sénégalaise qui lui fut donnée. Plus tard, elle passa quelque temps entre la Martinique et la Guadeloupe. Enfin, elle se rendit en Guyane, et s'implanta pour plusieurs années à Mana.

1837-1843, l'expérience de Mana en Guyane


La véritable Anne-Marie Javouhey...
Extrait de : Recueil des lettres de la Vénérable Anne-Marie Jahouvey...

En 1827, le gouvernement fit appel à Anne-Marie Javouhey pour reprendre un projet de colonisation de Mana en Guyane, qui avait connu un précédent échec. La religieuse s'installa en 1828 avec des consœurs, des orphelins et des colons pour établir un village. Avec eux, des esclaves furent aussi employés à la mise en valeur du site. C'est un des paradoxes des actions d'Anne-Marie Javouhey. Elle voulait œuvrer à l'émancipation graduelle des Noirs, pourtant elle avait acquis des esclaves et, en 1831, elle se voyait aussi confier environ 170 Africains issus de la traite illégale
Les travaux de Pascale Cornuel, qui a soutenu une thèse d'histoire sur la vie d'Anne-Marie Javouhey, permettent de mieux comprendre ce paradoxe. L'établissement de la congrégation ne correspond pas au prototype d'une plantation esclavagiste de l'époque. A Mana, les conditions de vie étaient les mêmes pour les esclaves et les sœurs qui avaient fait vœu de pauvreté. Il ne s'agissait pas de produire pour enrichir un maître. Les esclaves avaient par ailleurs accès à l'éducation et au soin. Pour Anne-Marie Javouhey, plus que la liberté, la priorité était donnée à la christianisation selon sa lecture de l’Évangile. Ce n'est donc qu'après un engagement de plusieurs années au cours desquelles elle veilla à leur christianisation qu'elle libéra ses esclaves. 

Son approche particulière de l'esclavage et sa réussite à Mana lui attirèrent les foudres du clergé local comme du monde colonial. Les pressions se multiplièrent pour lui faire quitter le territoire. C'est ainsi qu'elle quitta Mana en mai 1843.

Les livres anciens sur Anne-Marie Javouhey dans Manioc

Sur Manioc vous pouvez découvrir trois livres anciens qui racontent sa vie. Le plus ancien, publié en 1886, a été rédigé par François Delaplace (1825-1911), prêtre qui fut un temps aumônier chez les sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny. C'est aussi à lui qu'on doit l'ouvrage de 1915 qui est une troisième édition revue et refondue de son livre. Cette nouvelle édition offre des illustrations supplémentaires. 
L'autre ouvrage, publié entre 1909 et 1917 en 5 tomes, est un recueil de la correspondance d'Anne-Marie Javouhey ce qui lui confère un caractère de source historique d'intérêt. Anne-Marie Javouhey avait émis le vœu que sa correspondance soit mise à disposition des membres de la congrégation. C'est ainsi un peu plus de mille lettres disséminées dans le monde qui ont été rassemblées et qui permettent de mieux comprendre le parcours et la pensée de cette femme pieuse.


Livres anciens sur Manioc.org

Audio-vidéo sur Manioc.org

  • Cornuel, Pascale , "Anne-Marie Javouhey et l'esclavage : le paradoxe", extrait de "La Guyane au temps de l'esclavage : discours, pratiques et représentations, XVIIe - XIXe siècles" : Colloque international de Cayenne, les 16-19 novembre 2010. Université des Antilles et de la Guyane.

Pour aller plus loin

J.P. 


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/04/marie-anne-javouhey-religieuse-dans-les.html

mercredi 17 avril 2019

La jeunesse de Simon Bolivar

Jeunesse et éducation de Simon Bolivar


Simon Bolivar,
Fondateur de l'indépendance
de cinq états de l'Amérique du Sud 
Né à Caracas en 1783 parmi la noblesse créole vénézuélienneSimon Bolivar est connu pour avoir dédié sa vie  à une cause : l’indépendance de l’Amérique Latine. Il incarne au plan universel l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud au XIXe siècle. L'équipe Manioc vous donne aujourd'hui rendez-vous au Vénézuela, pour découvrir la jeunesse de Simon Bolivar, à travers des passages de Bolivar et l'Emancipation des Colonies Espagnoles : des origines à 1815.


Bolivar et l'Emancipation des Colonies Espagnoles : des origines à 1815 fut rédigé par Jules Mancini (1875-1912), diplomate, qui intégra la Société des Américanistes suite à la rédaction de son livre. Henri Vignaud consacre quelques lignes à l'auteur dans la revue suite à son décès prématuré ; il précise que Jules Mancini était notamment chargé du service des communications à la Presse au Ministère des Affaires étrangères. L'ouvrage publié en 1912 offre non seulement de découvrir un récit du parcours de Bolivar, mais encore de voir ce que pouvait être la jeunesse de la noblesse vénézuélienne, période clef, pour comprendre les aspirations futures de celui qui fut nommé "Le Libertador".

Bolivar, une famille fortunée
Dans ces premiers extraits du livre, on découvre l'origine et l'importance de la famille Bolivar à Caracas ; l'ouvrage donne aussi à voir l'environnement dans lequel la famille fortunée vivait.
« Le premier représentant en Amérique de la famille du Libérateur porte son prénom même. En 1587, Simon de Bolivar, seigneur de la Rementeria de la "ville" de Bolivar en Biscaye, dont les aïeux s'étaient illustrés, au onzième siècle, dans les luttes contre les évêques d'Armentia et avaient combattu avec énergie pour le maintien des libertés du peuple basque', arrivait au Vénézuéla avec le gouverneur Don Diego de Osorio y Yillégas, son parent. Les hautes aptitudes de Simon de Bolivar lui valurent, en 1590, d'être envoyé, en qualité de "Procureur et Commissaire Royal", auprès de Philippe II et d'obtenir de ce souverain la concession de mesures jugées nécessaires pour le relèvement moral et matériel de la colonie. Les premiers historiens du Vénézuéla parlent déjà avec éloge de cet ancêtre, qui ayant, à son retour, partagé avec Osorio la magistrature suprême, fonda des villes et des villages, distribua des terres, encouragea l'agriculture et le commerce autant qu'il était loisible en ces époques tragiques, Simon de Bolivar songea même à faire de Caracas […] un centre intellectuel capable de rivaliser avec ceux qui commençaient à se former dans d'autres parties plus favorisées des Indes Occidentales » p. 106 
VENEZVELA, atque OCCIDENTALIS PARS NOVÆ ANDALVSIÆ
«Caracas offrait assurément aux yeux un panorama plein de fraîcheur et de grâce. La ville semblait faire partie de la campagne où les eaux limpides du Guaïre coulent à travers les gazons aux pieds des grands arbres tout vibrants de chants d'oiseaux. Elle était alors, après Mexico et Lima, la troisième en importance des capitales du Sud-Amérique et comptait une population de près de 45.000 âmes. Les familles de haut rang, comme celle des Bolivar, dont les propriétés foncières constituaient surtout la fortune, préféraient cependant à l'existence malgré tout un peu languissante de Caracas, celle plus large et seigneuriale de leurs domaines. C'étaient, le jour, de patientes surveillances à travers les cultures, en compagnie des intendants, alternant avec les chasses, les promenades à cheval ou les parties champêtres. A la tombée de la nuit, après que la cloche eût sonné l'oraciôn, commençait sous la véranda de l'imposante demeure centrale, le long défilé des esclaves venant demander au maître d'autoriser un mariage, d'accepter le parrainage d'un nouveau-né, de guérir un malade, de trancher un différend. » p. 109

La prime enfance de Simon Bolivar

Simon Bolivar perdit son père à 2 ans, puis sa mère à 9 ans. Orphelin, il fut confié successivement à différents membres de sa famille. Le livre consacre plusieurs pages à l'enfance et au caractère turbulent de Simon Bolivar. Cette description d'un enfant insoumis peut sembler éclairante sur ses actes d'adulte. Néanmoins, ce trait de caractère serait davantage le fruit d'un discours relayé par les écrivains romantiques  qu'une réalité historique.
« Le petit Simon, Simoncito, comme on l'appelait alors, était fêté, choyé à l'envi par tout ce monde. [...] Ces gâteries continuelles rendirent bientôt Simoncito incorrigible. Il se montrait enthousiaste, bouillant, révolté, s'emportait facilement, sans souci des remontrances. Il n'obéissait guère qu'à Don Miguel Sanz que l'Audiencia de Santo-Domingo, dans la juridiction spéciale de laquelle se trouvait la capitale vénézuélienne, avait nommé administrateur ad litem d'un majorat légué au fils cadet de Don Juan Vicente par son parent Don José Félix Aristeguieta.
Sanz proposa à Da Concepcion de prendre pendant quelque temps l'enfant auprès de lui et la bonne dame, qui ne parvenait pas à gouverner le terrible Simoncito, y consentit volontiers. Il resta près de deux années dans la maison des Sanz ; partageant son temps entre de vagues leçons que lui donnait un capucin, le Père Andûjar et des promenades avec son tuteur aux environs de la ville. Le grave Don Miguel en profitait pour instruire son jeune pupille qui lui posait d'incessantes questions et retenait à merveille. » pp. 113-114 

Une éducation donnée par Simon Rodriguez  

Après ses premières années au sein de la famille, Simon Bolivar reçu son éducation dans une école publique de Caracas par le biais de son enseignant et tuteur Simon Rodriguez. Ce dernier avait obtenu du Conseil de Caracas (Cabildo) un poste d'enseignant en mai 1791 et fut aussi un temps le tuteur de l'enfant.
« Simon grandissait cependant et le moment arrivait de songer à son éducation. Bien que l'enseignement supérieur dans les collèges et les universités d'Amérique fût assez avancé à cette époque et remarquable même dans certaines capitales, l'instruction primaire était en général fort négligée partout. Les jeunes créoles apprenaient à lire dans leur famille ; un religieux le plus souvent, en leur inculquant des rudiments assez ineptes d'histoire sainte, de grammaire et parfois d'arithmétique, les préparait à rentrer au collège où ils commençaient seulement à recevoir des leçons plus utiles et mieux concertées. L'université de Caracas, la seule du reste qui existât au Vénézuéla, était à cet égard moins bien partagée que celles des autres grandes villes coloniales. Le fond de son enseignement se réduisait au latin, parce que la connaissance en était nécessaire pour l'état ecclésiastique, à la jurisprudence civile et canonique enseignée suivant des méthodes aussi creuses qu'intolérantes, à une médecine enfin, où la théorie tenait plus de place que la pratique. Aussi les parents fortunés envoyaient-ils presque toujours leurs enfants à Mexico, à Santa-Fé et surtout en Europe. Tel avait été le projet de Don Juan Vicente pour ses fils, mais la mère et surtout le grand-père de Simon, vieil aristocrate aux idées moyenâgeuses, étaient loin de partager ce dessein. Il leur répugnait aussi de se séparer d'un enfant très aimé et dès qu'ils le virent avancer en âge, ils se préoccupèrent de lui trouver un précepteur à Caracas… Un jeune caraquenais, dont la parole élégante et facile, l'érudition et surtout les théories politiques attiraient, depuis quelques semaines, l'attention…, Simon Rodriguez, venait cependant d'arriver fort à propos d'un long voyage à l'étranger, pour tirer d'embarras les parents de Bolivar. Don Miguel Sanz séduit à son tour par les qualités de ce jeune homme, donna son assentiment et Bolivar eut dès lors et pour longtemps un maître et un ami…» pp. 115-166 
« Simon Rodiguez n'avait pas tardé à prendre beaucoup d'empire sur le jeune Bolivar dont on lui abandonna de plus en plus la direction exclusive. (...) Rodriguez pensa dès lors à réaliser un projet qui lui tenait depuis longtemps à cœur. C'était d'essayer la mise en pratique du système par excellence d'éducation préconisé par Rousseau. L'enfant était, ainsi que le doit Émile, « riche », « de grande famille », « orphelin », « robuste et bien portant», et Rodriguez ne réalisait-il pas lui-même l'idéal du gouverneur que souhaite Jean-Jacques ? « Jeune », « sage », « célibataire et homme de loisirs », « une âme sublime », autant de qualités ou d'attributs auxquels pouvait prétendre Simon Rodriguez, âgé alors de vingt et un ans, reconnu pour le premier professeur de la ville, époux plus que négligent à qui son extrême indépendance de goûts et de caractère permettait le commerce des plus spacieuses pensées Il s'appliqua donc à « l'étude difficile de ne rien apprendre » à son élève. Afin que celui-ci pût demeurer à « l'état de nature » et se préparer à justifier l'axiome d'après lequel « la raison du sage s'associe fréquemment à la vigueur de l'athlète», Rodriguez prolongea les séjours à la campagne et parvint du moins à développer chez Bolivar la merveilleuse aptitude aux exercices corporels qui fit de lui le marcheur infatigable, le maître écuyer, le nageur intrépide qu'aucun de ses compagnons d'armes ne pourra primer plus tard. Simon atteignit, avec sa treizième année, la « première étape » d'Émile en conformité parfaite avec les prescriptions de l'éducateur. Les courses dans la forêt, les chevauchées dans la savane, les parties au lac de Valencia l'avaient rendu adroit et fort à souhait. Cette éducation, si bien commencée, allait cependant être brusquement interrompue. On était à la fin de 1796 et de graves événements se préparaient dans la capitainerie générale… » pp. 119-120  

Ciudad-Bolivar
rangée autour de la cathédrale
 
Néanmoins, la participation de Simon Rodriguez aux activités révolutionnaires des années 1796-1797 conduisit à son arrestation, puis le poussa à l'exil en juillet 1797. «  [...] c'en était fait des beaux projets à la Jean-Jacques ! Simon avait quatorze ans ». (p. 123) Quoiqu'interrompue, l'éducation de Simon Bolivar se poursuivit ultérieurement. À 14 ans, il débuta sa formation militaire, puis, deux en plus tard, il fut envoyé en Europe pour parfaire sa formation pendant plusieurs années avant de rentrer définitivement à Caracas et de se mettre à la tête d'un mouvement émancipateur.

Mort en 1830 de tuberculose, en pauvreté, dans la désillusion de ses rêves d’une union des pays de l’Amérique du sud[1], Simon Bolivar est célébré aujourd’hui comme une figure emblématique de l’Amérique latine. La Bolivie, la Colombie, l’Équateur, le Pérou ont acquis leur indépendance grâce aux “armées de Bolivar” qui mirent à mal l’Empire espagnol. La Bolivie, correspondant avant 1825 à la région du Haut-Pérou, tire d’ailleurs son nom du héros vénézuélien. De même, il existe une ville au Vénézuela appelée Ciudad Bolivar. Enfin, on peut signaler le courant politique "Bolivarisme" à l'image de la République bolivarienne d’Hugo Chavez ou bien l’organisation internationale ALBA-Alliance bolivarienne pour les Amériques.

Livres anciens sur Manioc

Livres anciens sur Dloc


 G.B. et J.P.



[1] Lennox Honychurch, The Caribbean People: Book Three (Walton - on Thames (Surrey): Thomas Nelson, 1985), pp. 44–45.


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/04/la-jeunesse-de-simon-bolivar.html

lundi 8 avril 2019

Les 400 ans de l'arrivée de l'auteur du manuscrit "l'Anonyme de Carpentras" en Martinique

Sur la publication en ligne du manuscrit de l’Anonyme de Carpentras


Jean-Pierre Moreau publia en 2007 un manuscrit incroyable qu’il avait découvert dans la bibliothèque de Monseigneur d’Imguibert, conservée à Carpentras. Cette trouvaille fît l’effet d’un coup de tonnerre quand l’inventeur de la « Relation d’un voyage infortuné fait aux Indes Occidentales… » la présenta devant un aéropage de chercheurs en archéologie et anthropologie C’était lors du congrès d’archéologie de la Caraïbe, réuni à Cayenne en 1987. 

Des historiens présents émirent des réserves quant à l’authenticité de ce document tant il était inattendu et exceptionnel. La probité de Jean-Pierre Moreau fût à demi-mot mise en cause. N’était-il pas l’auteur d’un faux ? Il était inimaginable qu’un tel document existât et qu’aucun spécialiste des chroniques anciennes, en plus de 300 ans d’existence ne l’eût repéré. Depuis les choses sont rentrées dans l’ordre. 

Nous devons rendre hommage au chercheur Jean-Pierre Moreau pour la découverte de cet admirable document, au conservateur des bibliothèques universitaires des Antilles, Sylvain Houdebert, pour avoir estimé la juste valeur d’un tel document et avoir persuadé la Bibliothèque nationale de France de le mettre en ligne. 

Cette narration de voyage a apporté un éclairage nouveau sur les chroniques anciennes sur les « caraïbes ». Elle a mis en lumière nombre de zones d’ombres sur des pratiques sociales restées jusque-là totalement incomprises et non expliquées. J’ose écrire que le manuscrit de l’Anonyme de Carpentras est aux chroniques anciennes sur les callinagos, ce que fût la pierre de Rosette pour Champollion dans sa compréhension du mystère des hiéroglyphes !

Pourtant, ce journal n’aurait peut-être jamais dû nous parvenir. Sa lecture montre à combien de risques de disparitions ce précieux document a échappé. Et même jusqu’au retour à Dieppe enfin ! Durant la nuit du 10 septembre 1620, dans le port, un navire dont l’ancre avait dérapé à cause de la tempête, s’était rapproché du navire du Capitaine Fleury. L’Anonyme relate, « Sa proue touchant la poupe du nôtre, il le heurta si fort que toute la chambre du capitaine Fleury fut rompue et brisée, et toutes ses cartes et instruments marins et autres hardes furent perdus à la mer… » (Moreau 1987 : 230) Et si le manuscrit avait été perdu ? 

Ce manuscrit écrit 15 ans avant l’arrivée à la Martinique du père dominicain Raymond Breton, apporte la clé pour comprendre nombre des comportements, de croyances, de façons de vivre et de penser au sein de la société des Callinagos. Leur nom, caraïbe, n’est pas leur véritable nom. Les français venant du Brésil, entre les années 1504 et 1560, relâchaient en Martinique sur le chemin de retour vers la France. Ceux-ci, qui avaient fréquenté les Tupis du sud du Brésil, (un indien en valant un autre), ont appelé les Indiens des îles, les Caraïbes. Le mot signifie « Chamane puissant » en langue tupi. Caraïbe est une confusion avec les mots Caribe en espagnol, déformation de callina, cariba, caribe. Le nom caribe en espagnol s’est traduit par carib en anglais. Finalement les habitants amérindiens des Petites Antilles furent nommés les caraïbes alors que leur véritable nom etait « Callinago, callinagoïm au pluriel », comme l’a précisé le Père Breton (1666 : 61) dans son dictionnaire Caraïbe Français publié à Auxerre en 1666.

Le manuscrit de l’anonyme de Carpentras traduit les sentiments de curiosité, d’intérêt, d’admiration, voire d’affection, que porte le narrateur à la société callinago. C’est un ouvrage que tous ceux qui s’intéressent aux apports historiques, culturels et linguistiques de diverses cultures amérindiennes à la culture créole, notamment ceux des tupis du Brésil, des tainos des Grandes Antilles et des callinagos, devraient lire. Analysé, critiqué, replacé dans le contexte de son époque, ce précieux texte est un guide de l’enquête de terrain. Il est l’expression d’une vision tolérante des façons de vivre d’une société, d’une culture très éloignée de celle du narrateur. Les apports du manuscrit établissent des liens avec des informations contenues dans les narrations postérieures sur les « caraïbes ». Ils les éclairent, les rendent cohérentes et donnent du sens à ce qui, autrement, n’aurait pas été compris. Le manuscrit de l’Anonyme de Carpentras est un témoignage de première main sur une société exotique disparue. Il devrait être étudié en milieux scolaire et universitaire. Il fournit un cadre pour un apprentissage d’une méthodologie de la recherche. L’étude de ce document exceptionnel, distrayant et instructif, serait aussi de nature à susciter la réflexion de futurs citoyens sur la nécessaire prise en compte des différences culturelles qui caractérisent les diverses communautés qui composent la société française d’aujourd’hui, pour une meilleure cohésion sociale et la lutte contre les extrémismes.


H. Petitjean Roget


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