lundi 8 mars 2021

Nísia Floresta et les premiers féminismes au Brésil*

Nísia Floresta inaugure une période au cours de laquelle la pratique littéraire féminine s’impose comme un instrument privilégié des premières revendications en faveur de l’éducation et du droit des femmes.

 Le livre Direitos das mulheres, injustiça dos homens (Droits de femmes, injustice des hommes, 1832), de Nísia Floresta, inaugure une période au cours de laquelle la pratique littéraire féminine s’impose comme un instrument privilégié des premières revendications en faveur de l’éducation et du droit des femmes.  

Précurseure 

 Au début du XIXe siècle, alors que la majorité des femmes brésiliennes étaient analphabètes et confinées dans l’espace domestique, Dionísia Gonçalves Pinto, qui devait adopter le pseudonyme de Nísia Floresta, représente une « scandaleuse exception » (pour citer Gilberto Freyre). À l’âge de 20 ans, l’écrivaine commence à publier dans la presse nationale des articles, des pamphlets et des essais et elle milite pour l’éducation des femmes en signant des articles et des essais et en fondant à Rio de Janeiro le Colégio Augusto. L’annonce de l’inauguration de cette institution, parue dans le Jornal do Commercio en 1838, présente un projet éducatif innovant qui prévoit l’enseignement féminin de disciplines traditionnellement réservées aux hommes.  

Entre l’ancien monde et le Nouveau Monde 

 En 1849, désormais veuve, Nísia Floresta part vivre en Europe où elle résidera pendant près de trente ans au cours de trois périodes distinctes. Paris sera la base de ses pérégrinations et la France sa patrie d’adoption jusqu’à sa mort, survenue à Rouen en 1885. Francophone et francophile, elle intègre les milieux intellectuels et s’affirme comme une figure centrale de la communauté brésilienne de France et comme une des rares femmes positivistes. Opúscolo humanitário (Opuscule humanitaire, 1853) révèle l’influence de la pensée du philosophe Auguste Comte qui perçoit en elle une ambassadrice efficace, « féminine et méridionale », de sa doctrine. Ses expériences de voyage sont l’objet de quatre livres : Itinéraire d’un voyage en Allemagne (1857), Trois ans en Italie, suivis d'un voyage en Grèce, par une Brésilienne (1864), Le Brésil (1871) et Fragments d’un ouvrage inédit, notes biographiques (1878). Publiés à Paris, en français, ces ouvrages seront traduits en portugais lors de la redécouverte de l’auteure dans les années 1990. Nísia Floresta s’y interroge sur la société et les coutumes européennes dans une perspective comparatiste. Au cours de « pages spontanées » qui vont « de l’ancien monde au Nouveau Monde », pour citer Itinéraire d’un voyage en Allemagne, Nísia révèle sa filiation intellectuelle en faisant dialoguer, notamment, Descartes, Rousseau, Voltaire, Victor Hugo, la Comtesse de Genlis et George Sand. De sa position singulière de voyageuse naît une réflexion qui s’articule autour des éléments constitutifs de l’image que se font les Européens du Brésil (en maniant avec ironie les conceptions européennes de la civilisation tout en les critiquant), comme l’illustre son essai O Brasil (Le Brésil).  

Droit des femmes, Injustice des hommes 

 Au-delà de cette démarche, Nisia Floresta est avant tout renommée pour son livre Direito das mulheres, Injustiça dos homens (Droits de femmes, Injustice des hommes, 1832), dans lequel elle propose un regard sur l’histoire du combat des femmes au Brésil et sur la circulation de la pensée européenne. L’auteure présente son livre comme une traduction libre de l’essai de « Mistriss Godwin », nom adopté après son mariage par Mary Woolstonecraft. Pour autant, Direito das mulheres, Injustiça dos homens dépasse le cadre de la traduction libre et c’est plutôt comme une « traduction culturelle » et une « anthropophagie libertaire », pour reprendre l’expression de Lima Duarte, que nous pouvons appréhender la trame entrelacée d’une pluralité de textes : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) d’Olympe de Gouges, Woman Not Inferior to Man (1739) de Sophie et, surtout, De l'égalité des deux sexes (1673) de François Poullain de la Barre. La complexité de ces influences révèle la capacité de l’écrivaine à adapter des éléments idéologiques issus de la culture occidentale à la réalité brésilienne, dans un dialogue avec les penseurs européens. 

 Écrire pour exister 

 

 Direito das mulheres, Injustiça dos homens connaît une importante répercussion et plusieurs rééditions sont proposées à Porto Alegre et à Rio de Janeiro au cours des années trente. Au milieu du XIXe siècle, la « question féminine » devient un thème d’actualité dans le débat public et les salons bourgeois. En cette période, le militantisme est profondément lié à l’essor de la littérature écrite par des femmes comme en témoigne l’apparition à ce moment-là de nombreuses revues dirigées par des femmes. En 1852, Joana Paula Manso de Noronha fonde le Jornal das Senhoras, (Journal des Dames), qui propose des articles anonymes portant sur diverses thématiques. L’éditorial du premier numéro déclare son intention de promouvoir « l’amélioration sociale et l’émancipation morale » des femmes, en citant en exemple les progrès accomplis par les femmes en Europe et aux États-Unis. Dans une autre publication de cette période, Bello Sexo, Júlia Albuquerque Sandy Aguiar exhorte les femmes brésiliennes à écrire et en signant leurs articles. À compter des années 1870, une conscience féministe émerge de cette presse en élaborant des revendications plus concrètes comme le droit de vote, le droit au travail et le droit à la propriété et en dénonçant la dépendance économique comme un facteur décisif de la subordination des femmes. Entre 1873 et 1896, paraît O Sexo Feminino (Le Sexe Féminin), « hebdomadaire consacré aux intérêts de la femme », fondé par Francisca Senhorinha da Mota Diniz, puis l’Echo das Damas (L’Écho des Dames) et O Domingo (Le Dimanche). À la fin du XIXe siècle, la presse fonctionnait comme une caisse de résonnance pour les femmes et les mouvements féministes organisés : A Família (La Famille), dirigée par Josefina Alvares de Azevedo, invite les femmes à constituer des groupes, à fonder des journaux et à s’engager dans la lutte. Créée par Presciliana Duarte de Almeida, la revue littéraire A Mensageira (La Messagère) aborde la question du travail et de l’éducation supérieure. En suivant les la voie tracée par Nísia Floresta, la presse féminine annonce la mobilisation qui conduira les femmes à conquérir le droit de voter et d’être élues. 

 Giulia Manera, Université de Guyane. Séminaire FEMPOCO


* Ce texte a été initialement publié en juillet 2020 sur le site France-Brésil de la BnF https://heritage.bnf.fr/france-bresil/fr/nisia-floresta-feminismes-bresil-article

Vous pouvez également visionner la conférence de Giulia Manera sur ce même sujet tenue le 27 avril 2019 dans le cadre du cycle des conférences du séminaire FEMPOCO de recherche sur les féminismes postcoloniaux de  http://www.manioc.org/fichiers/V20142

 Pour aller plus loin :

Christopher Lasch, Les femmes et la vie ordinaire  : amour, mariage et féminisme. Paris : Climats

Françoise Thébaud, Quand les femmes témoignent, histoire orale, histoire des femmes, mémoire des femmes. Paris : Ed. Publisud

Joan W. Scott, La citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits de l'homme. Paris : Albin Michel
 
Michele Wallace, Barbara Smith, Audre Lorde ... [et al.], Black feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000. Paris : L'Harmattan

Françoise Vergès, Le ventre des femmes, capitalisme, racialisation, féminisme. Paris : Albin Michel
 
Geneviève Fraisse, La fabrique du féminisme : textes et entretiens. Congé-sur-Orne : Le Passager clandestin


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2021/03/nisia-floresta-et-les-premiers.html

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