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lundi 14 mai 2018

Récits d'esclaves = Slave narratives

Écrits d'esclaves : des documents rares


Quatre siècles (XVIe-XIXe) marqués par le système esclavagiste déployé par les empires européens et les États-Unis en Amérique, n'auront laissé aux esclaves que peu de possibilité d'exprimer au monde leur expérience : l'apprentissage de l'écriture leur étant généralement interdit.

Narration de la vie et des aventures de Venture Smith
Traduit de l'anglais par Emma Okwonkwo
édité par Manioc
Les documents considérés comme sources pour étudier l'histoire de l'esclavage ont été rédigés de façon quasi exclusive par des personnes qui représentent le point de vue de la métropole, voire défendent l'intérêt de l'ordre établi et du système esclavagiste. Les historiens doivent donc opérer une lecture "à rebours" ou "en creux" (pour reprendre une expression de Dominique Rogers) pour tirer des documents (juridiques, administratifs, littéraires, scientifiques ou économiques) des informations sur la vie des populations esclaves, le quotidien d'hommes et de femmes, leurs pratiques sociales, culturelles, leurs "interprétation" des événements coloniaux (guerre, première abolition de l'esclavage).

Interprétation, décodage, comparaisons ; si ces pratiques font partie du travail de l'historien, elles n'en sont pas moins rendues particulièrement complexes et ardues pour ceux qui travaillent sur l'histoire de l'esclavage. Ils doivent tenir compte, pour chaque document, des contraintes structurelles très fortes imposées par les systèmes esclavagistes, autant que des contextes spécifiques (nationaux et locaux) et des éléments immédiats (événements, enjeux, rôle ou fonction de l'énonciateur) qui conditionnent la production des documents.

Dans ce contexte d'absence de possibilité d'énonciation par les esclaves, les rares récits récoltés ou directement rédigés par les protagonistes présentent un grand intérêt pour la recherche scientifique, même s'ils sont également conditionnés par une dimension politique et idéologique. Il s'agit de récits de personnes nées esclaves mais qui ont échappé à leur condition servile, soit en s'évadant des plantations, soit en rachetant leur liberté. La fuite du sud esclavagiste des États-Unis vers le nord du pays ou l'esclavage est aboli au tournant des XVIIIème et XIXème siècles (en fonction de chaque État), permet aux anciens esclaves de changer de condition sociale, sans que cela ne doive masquer les disparités de classes ou les préjugés raciaux toujours ancrés dans l'ensemble de la population d'ascendance européenne.

Récits et auteurs les plus célèbres


  • Olaudah Equiano (Eboe, 1745 - Londres, 1797)
    Auteur de The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African. Written by Himself., Olaudah Equiano connaît un destin étonnant qui le conduit aux quatre coins de la planète. Enlevé à onze ans en Afrique puis déporté aux Antilles, il est l'un des rare à témoigner de la traversée du "passage du milieu" et de l'épreuve que l'arrachement aux siens, et sa mère en particulier, constitue. Il sert en tant qu'esclaves à bord des vaisseaux négriers de la marine royale du Royaume-Uni, ce qui lui permettra de parcourir le monde (Angleterre, Hollande, Écosse, la Caraïbe), avant de commercer avec des capitaines et des marchands, pour finalement parvenir à racheter sa liberté sur ses propres fonds.Il s'installe en Angleterre, entame des études et poursuivra ses voyages en Turquie, au Portugal, en Italie, en Jamaïque, à la Grenade. En 1773, il accompagne le
    Dr. Charles Irving au cours d'une expédition scientifique polaire partie à la recherche d'un passage au Nord-Ouest. Son autobiographie rencontrera un succès éditorial : 8 éditions anglaises en moins de dix années.
  • Frederick Douglass (1818-1895)
    Auteur de trois autobiographies : Narrative of the Life of Frederick Douglass, An American Slave (publié en 1845),  My Bondage and My Freedom (publié en 1855) et The Life and Times of Frederick Douglass (publié en 1881), aujourd'hui considérées comme l'essence du texte de récit d'esclaves et de l'exercice de style particulier qu'est l'autobiographie. Frederick Augustus Washington Bailey, autrement connu sous le nom de Frederik Douglass, est devenu, après avoir racheté
    sa condition d'esclave alors qu'il avait 20 ans, un leader américain célèbre. Au cours du XIXe siècle, il s'engage sur des combats contre l'esclavage, le racisme et la ségrégation, en multipliant les contributions dans la presse et les discours. Douglass incarne de son vivant un symbole pour tous les Noirs d'Amérique et une voix qui compte pour l'humanisme et la justice sociale. Empreint de compassion et de résilience, il conclut son dernier ouvrage par la phrase suivante : "My joys have far exceeded my sorrows, and my friends have brought me far more than my enemies have taken from me" ["Mes joies surpassent mes peines, et mes amis m'ont davantage apporté que ce que m'ont pris mes ennemis"].
  • Solomon Northup (1808-1863?)
    Immortalisé par le film éponyme de 2013 réalisé par Steve McQueen, il décrit son expérience dans Twelve Years a Slave: Narrative of Solomon Northup, a Citizen of New-York, Kidnapped in Washington City in 1841, and Rescued in 1853. Un récit intéressant à plusieurs égards, au premier lieu desquels Northup est né libre avant d'être illégalement enlevé, réduit en esclavage et installé de force sur une plantation en Louisiane. Son récit est articulé en deux grandes parties. Si la première partie décrit son expérience quotidienne de servitude, à la faconde très proche d'autres récits d'esclaves, la seconde trahit son éducation de citoyen libre d'un État du nord. Cette partie n'est pas dénuée d'humour, refuge qui permet à Northup d'endurer sa situation, mais surprend encore plus le lecteur par le regard quasi-ethnographique porté à la société esclavagiste du Sud que Northup
    décrit souvent avec la curiosité perplexe d'un touriste intellectuel. Toutes ces particularités expliquent pour partie le succès du livre : plus de trente mille exemplaires écoulés à sa parution.
  • William Wells Brown (1814?-1884)
    Auteur de Narrative of William W. Brown, a Fugitive Slave. Written by Himself, William Wells Brown est né sur une plantation du Kentucky d'un père blanc et d'une esclave africaine. Jusqu'à ses vingt ans, il subi l'esclavage dans des conditions très variées, ce qui assure à son récit un aspect documentaire précieux pour les historiens. Après au moins deux tentatives d'évasion, il réussit à s'enfuir pour le Canada le jour de l'an 1834 grâce à l'entremise du
    Quaker Wells Brown, nom qu'il adoptera par la suite en signe de gratitude et d'admiration. La parution de son livre est aussi un succès et lui permet de donner de la voix dans l'espace public. En effet, William W. Brown ne s'arrête pas là: il devient un abolitionniste politiquement engagé, même si son contemporain Frederik Douglass le relègue aujourd'hui dans l'ombre. Il est néanmoins aujourd'hui reconnu comme étant l'auteur du premier roman écrit par un Afro-Américain : Clotel; or, The President's Daughter: A Narrative of Slave Life in the United States, publié en 1853.
  • Mary Prince (1788–1833?)
    Première femme noire à prendre la parole dans The History of Mary Prince, a West Indian Slave. Related by Herself. With a Supplement by the Editor. To Which Is Added, the Narrative of Asa-Asa, a Captured African, Mary Prince entendait par ce récit dévoiler aux "bon peuple d'Angleterre ce qu'une esclave a ressenti et souffert", convaincue (à raison) que bon nombre de citoyens de l'époque ignorait complètement les réalités iniques du système esclavagiste. Son récit la voit évoluer des Bermudes à Antigua en passant par les îles Turques-et-Caïques, sans que sa condition ne s'améliore. Son écriture sans fard décrit un quotidien éprouvant où une violence sourde se tient toujours prête à exploser ; elle sera à plusieurs reprises l'objet de mauvais traitements. Ainsi, l
    à où les récits esclavagistes du dix-huitième siècle se concentraient sur les voyages spirituels chrétiens et la rédemption religieuse, celui de Prince épouse la tendance croissante du siècle suivant qui voit les thèmes abolitionnistes prendre le dessus en mettant l'accent sur les injustices éthiques et sociales de l'esclavage.

Les traductions de ces récits en français sont rarement disponibles sur internet mais quelques unes commencent à faire l'objet de publication. Vous pourrez ainsi vous procurer dans le commerce ou emprunter dans les bibliothèques, les ouvrages de la collection "Récits d'esclaves" publiés par les Presses universitaires de Rouen et du Havre et notamment Le récit de William Wells Brown, esclave fugitif, écrit par lui-même écrit en 1847 et traduit en 2012 par Marie-Jeanne Rossignol.

A ce jour, aucun récit d'esclave rédigé en français n'a été identifié. La bibliothèque Manioc possède néanmoins quelques documents dans la langue de Molière. Très récemment, grâce au travail de traduction d'une étudiante de l'université des Antilles, a été mis en ligne le récit (rédigé en anglais) de Venture Smith. Par ailleurs, le Discours d’un nègre marron qui a été repris dans un combat et qui va subir le dernier supplice, de Guillaume-Antoine Lemonnier (1759), s'inscrit dans la tradition des récits liée aux représentations lyriques du marronnage alors en vogue dans l'Europe des Lumières. Il s'agissait pour les philosophes de donner une voix à ceux qui en sont dépourvus, mais surtout d'exposer leurs vues morales qui sont pour le moins ambiguës. Bien souvent, il dénonçaient moins le système esclavagiste que la dégradation injuste que subissaient ces hommes et ces femmes, des êtres sensibles et doués de raison. La postface du Discours d'un nègre marron est à cet égard édifiante :
"Le but de l'auteur dans ce Discours a été d'exciter les Blancs à l'humanité envers les Noirs. Si l'on ignoroit combien ces Noirs sont capables de zèle, d'attachement et de tendres sentiments lorsqu'ils sont traités en homme, on citeroit plusieurs traits honorables pour eux. On se contentera d'assurer ici qu'on n'a pas eu dessein de les aigrir contre leurs Maîtres. Ils ne savent pas lire. Et quand ils liroient ce Discours, ils n'y trouveroient qu'un exemple de soumission et de douceur."

Pour aller plus loin

Jean-Pierre Sainton, Dominique Rogers, Dominique Aurélia, Marie-Jeanne Rossignol, Rencontre-débat : récits d'esclaves, 2015. 

"North American Slave Narratives", in Documenting the American South.
Le projet met à disposition des récits d'esclaves en texte intégral ainsi que des présentations des récits d'esclaves et de leurs auteurs.



A.P. et X.H.


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/05/recits-desclaves-slave-narratives.html

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