Dessinons ensemble le futur de la bibliothèque numérique Manioc !

Dessinons ensemble le futur de la bibliothèque numérique Manioc !

Donnez votre avis et partagez vos idées pour construire avec nous la prochaine version de la bibliothèque numérique Manioc.
Pour que la future version soit plus adaptée à vos besoins, il nous faut mieux connaître vos pratiques, vos besoins et vos attentes. L'enquête est ouverte jusqu'au 10 juillet. Les résultats seront consultables en temps réel.
Répondez à l'enquête (en quelques minutes, moins de 10 questions).

samedi 21 avril 2018

La France antarctique (1555-1560)

L'expédition Villegagnon à la source de deux grands classiques de la littérature de voyage

Sous le terme trompeur de France antarctique se cache la tentative insolite et malheureuse d'implanter une colonie française au Brésil, dans la baie de Rio de Janeiro.

Carte de l'Amérique du Sud d'après 
Sébastien Cabot. Source : Manioc
Les Portugais, qui n'entreprennent officiellement la colonisation du Brésil qu'en 1548, font face à une vraie concurrence des autres couronnes européennes. Suite à la première tentative française de prendre pied au Brésil (expédition de Gonneville en 1504), des marins, normands pour l'essentiel, naviguent déjà sur les côtes du Brésil, notamment pour faire commerce du bois de braise, de couleur rouge, alors recherché pour les teintures. Ces Français nouent des contacts avec les Tupinambas et établissent des bases que les Portugais s’efforcent de détruire. Avec le soutien royal, ces initiatives privées sont relayées par l'autorité de l’État depuis que François Ier a eu ce bon mot : « Le soleil luit pour moi comme pour tous les autres : je voudrais bien voir la clause du Testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde ». Il obtient du pape Clément VII une interprétation plus souple du traité de Tordesillas auquel cette phrase fait référence : il est admis que le partage du monde signé en 1494 ne concerne que les terres alors connues et non « les terres ultérieurement découvertes par les autres couronnes »


L'expédition Villegagnon

N. D. de Villegagnon
Son fils Henri II souscrit à cette vision et appuie ses sujets désireux de prendre part à l'aventure coloniale. Henri II, peut-être sous l'influence de sa maîtresse Diane de Poitiers, charge l'amiral Gaspard de Coligny, ministre et homme de confiance, de monter une expédition sous couvert en direction du Brésil. Coligny s'en remet au chevalier de Malte et vice-amiral de Bretagne Nicolas Durand de Villegagnon (1510-1571). Les deux hommes, catholiques, sont favorables à un compromis avec les protestants et envisagent la future colonie comme un refuge pour les seconds, alors persécutés en France, et un modèle de concorde religieuse où chacun pourra pratiquer librement et ouvertement son culte.

Pour ne pas attirer la méfiance des milieux diplomatiques portugais - mais aussi par manque de moyens matériels et humains, seuls deux navires lèvent l'ancre un jour d'été 1555 du port du Havre pour arriver début novembre dans la baie de Guanabara. En butte aux Indiens et aux Portugais, Villegagnon se replie sur l'île de Serigipe où il fait construire par les colons et des Tamoios, une tribu alliée, le fort Coligny pour assurer la défense de la colonie.
La France antarctique. Source : Gallica
Une poignée d'hommes (ils sont 600 au départ) survivent alors sur cet ilôt sans ressources tout en apprenant au contact des Tamoios dont ils dépendent fortement pour leur approvisionnement et leur sécurité (attaques portugaises et d'autres tribus). La situation empire : Villegagnon fait régner une discipline de fer après avoir échappé à une conspiration, impose un rythme de travail de forçats et traverse une crise spirituelle. Désespéré, cherchant un moyen d'asseoir l'emprise humaine de la colonie, toujours animé par son désir d'utopie religieuse, il écrit en 1556 à Calvin, au côté duquel il a étudié le droit, pour lui demander des renforts. Depuis Genève, Calvin envoie un contingent qui débarque l'année suivante, avec quelques femmes. Alors que les premiers temps de cohabitation se déroulent dans une atmosphère apaisée, les vieilles querelles théologiques reprennent de plus belle entre les deux camps. Le point de rupture consommé est atteint à la Pentecôte à l'issue d'un débat sur l'eucharistie.  
Fin et échec de l'expédition. Manioc

Les calvinistes se réfugient alors sur la terre ferme, vivant parmi les Indiens, avant de retourner en Europe en 1558 où ils s'empresseront de dénigrer Villegagnon et dénoncer les exactions commises envers eux et les Indiens (voir à ce sujet : Pierre Richer, Réfutation des folles resveries et mensonges de Nicolas Durand, dit le chevalier de Villegaignon, 1562). Villegagnon confie le gouvernement du fort à son neveu et retourne à Paris en 1559 pour se défendre contre ces attaques, mais aussi pour se justifier auprès du Roi. Ce dernier a changé entre-temps : François II n'a que 15 ans et c'est sa mère, Catherine de Médicis, qui assure la régence. La France est tiraillée de l'intérieur, les conflits religieux deviennent pressants et la France antarctique est relayée à l'arrière-plan. D'autre part, pressés par les jésuites, les Portugais préparent l'offensive. Le 15 mars 1560, la forteresse tombe et l’aventure coloniale s'achève. La présence française au Brésil continue par l'intermédiaire d'escarmouches, d'incursions corsaires et de commerce interlope, jusqu'à inspirer des années plus tard l’expérience de la France équinoxiale - pérenne malgré les difficultés.

Le récit d'André Thevet

Palmier du Brésil. Manioc
Ornement. Manioc

Panapana (poisson non identifié). Manioc
Au-delà de cet échec et de la tonalité irréelle des événements, cette expédition est source d'une littérature de première main et de première importance. 
André Thevet, cordelier et futur cosmographe du roi, fait partie du premier voyage. Malade, il doit retourner en France avec ceux qui sont chargés de transmettre à Calvin les renforts demandés par Villegagnon. Il ne sera resté que six mois au Brésil. Pourtant, Singularitez de la France antarctique, publié dès 1557, fait forte impression. Toujours soucieux de faire primer l'expérience sur l'autorité, il n'hésite pas à bousculer certaines croyances enracinées depuis l'Antiquité ou colportées par des colons affabulateurs ou emportés par leurs jugements moraux. Sa description des Tupinambas, qui s'efforce de porter un regard distancié, offre toujours aux anthropologues contemporains une précieuse documentation sur les tribus perdues du littoral sud-américain. Il offre un tableau illustré des ressources animales et végétales et, parmi les premiers, ne parle pas de la forêt tropicale comme d'un "Enfert vert" mais en propose une vision idyllique et quelque peu idéalisée. Il n'échappe toutefois pas à la tendance générale de tomber dans le merveilleux dès que sa connaissance n'est plus empirique (reprise du portrait des Amazones supposées vivre le long du fleuve éponyme), mais sa description de l'anthropophagie rituelle fit sensation puisqu'il s'attache à en fournir une description neutre et détachée, sans indignation morale. Si le livre est un succès à sa parution, immédiatement traduit en plusieurs langues européennes, Thevet, un temps tenté par le protestantisme avant d'intégrer l'aile dure du catholicisme, fit face à cause de ce louvoiement à de nombreuses critiques et attaques.


Le récit de Jean de Léry

Le deuxième ouvrage directement tiré de l'expérience vécue au cours de ces années est l'Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry,
Danse des Tupinambas. Manioc
protestant arrivé avec le contingent de réformés en 1557. Remettant en cause certaines descriptions de Thevet, sur fond de querelle théologique, Léry procède à un patient recueil d'un année vécue dans la baie. Il s'inscrit dans la lignée des auteurs qui critiquent les atrocités commises par les colons, de préférence catholiques !, et s'attaque à l'ethnocentrisme à grand renfort d'anecdotes et de comparaisons qui trahissent son sens de l'humour (voir l'illustration de l'entrée "Anthropophages" ci-dessous). C'est dans cet ouvrage que Montaigne trouva l'inspiration pour son célèbre chapitre des Essais consacré aux
Anthropophages. Manioc
cannibales, et son influence est aux sources du mythe du Bon sauvage qui irrigua la pensée et les controverses des Lumières. Célébrés par Claude Lévi-Strauss et Alfred Métraux, Léry comme Thevet sont toujours édités et étudiés avec soin, intégrant ainsi les classiques de la littérature de voyage. En 2001, l'académicien Jean-Christope Ruffin fait revivre la France antarctique dans son roman Rouge Brésil qui doit beaucoup aux deux auteurs.



Pour aller plus loin :

Sur Manioc, des ouvrages anciens mais non contemporains des faits relatent en détail l'aventure de la France antarctique :

Sur Manioc, plusieurs ouvrages du XIXème siècle dresse un tableau plutôt sévère de cet épisode, parmi lesquels :
  • Ferdinand Jean Denis, Brésil, Paris : Firmin-Didot frères, 1837
Sur Gallica, il est possible de consulter les éditions originales des deux ouvrages majeurs résultant de cette épopée :
Enfin, pour en savoir plus sur la biographie de l'amiral Villegagnon :
X.H.

Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/04/la-france-antarctique-1555-1560.html

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire