samedi 12 octobre 2019

« Docteur Morestin, je présume ?». Suite et fin

Hippolyte Morestin, un grand chirurgien martiniquais méconnu de la guerre 14-18. 2ème et dernier épisode.

H. Morestin opérant le visage d'un patient (s.d, Source : AP-HP*)

Après avoir décrit dans un premier billet les origines familiales, sociales ainsi que le parcours scolaire et universitaire de ce natif de Basse-Pointe, Manioc retrace à présent l'itinéraire professionnel singulier du docteur H. Morestin, dans le contexte de la Première guerre mondiale, au contact des douloureusement célèbres "Gueules cassées" auxquelles cet as de la chirurgie réparatrice, mort prématurément en 1919 - à 50 ans- ne survécut guère.


 Le Dr Morestin dans la tourmente de la Grande Guerre

 

Début août 1914, la France et l'Allemagne entrent en guerre. Le conflit européen devient mondial et s'est enlisé à l'image des centaines de milliers de soldats dans les tranchées. Il se produit alors un phénomène aussi dramatique qu'imprévu : les balles des pistolets, fusils et mitrailleuses, les grenades et les obus causent en quelques mois un nombre jamais vu auparavant de graves blessures au crâne, à la mâchoire et au visage. En France, ce seront plus de 12 000 mutilés de la face auxquels le médecin aide-major de 2ème classe H. Morestin et bien d'autres médecins, dentistes et infirmières vont consacrer leurs efforts à soigner.

H. Morestin exerce à l’hôpital Saint-Louis, à l’hôpital de la fondation Rothschild et surtout à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, dans la Vème division des blessés de la face où beaucoup de ses patients lui voueront un véritable culte. Le 15 décembre 1917, ces derniers font paraître La Greffe générale : organe des blessés de la face dont la devise est Rire quand même ! En haut de la première page est marqué : « A celui dont la science et le dévouement nous ont rendu l’espoir, nous dédions respectueusement ce numéro, première manifestation de notre gaité retrouvée. »  Le numéro 2 du 15 janvier 1918 est dédié « Aux dignes collaborateurs de Monsieur le Professeur Morestin ».  Son supérieur hiérarchique au Val-de-Grâce, le médecin principal de 1ère classe Delamare, chargé de ses appréciations, écrit le 1er décembre 1917 : « chirurgien de la plus haute valeur, a pratiqué un nombre considérable de restaurations de la face avec un succès remarquable. D’une réputation mondiale méritée, est toujours digne des plus grands éloges. »

Il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 27 avril 1915 et officier le 30 décembre 1918. Se donnant sans compter à améliorer l’état des soldats défigurés, promoteur des autoplasties en jeu de patience et passé maître dans l’art des greffes adipeuses, cartilagineuses et osseuses, son travail de reconstruction des visages fait l’admiration de la communauté médicale. Il présente à plusieurs reprises le résultat de ses travaux à l’Académie de médecine où il est ovationné. La presse parisienne de l’époque est dithyrambique et le fait connaître du grand public : « prodiges de restauration faciale et crânienne », « sculpteur de chair humaine », « bienfaits et miracles de la chirurgie réparatrice », « merveilleuses restaurations de la face », peut-on lire dans différents journaux.  Sa réputation ne cesse de croître, y compris en Espagne, au Royaume –Uni et aux Etats-Unis.  



 La Greffe Générale : organe des blessés de la face, n°1, déc. 1917. Bib. de l'Académie de Médecine de Paris
Agrandissement d'une partie du même document [hommage à Morestin]
Ainsi ceux qu’on appellera à partir de 1921 les « gueules cassées » vont contribuer bien malgré eux à faire progresser la chirurgie réparatrice et reconstructrice du visage dans laquelle H. Morestin jouera un rôle majeur. Mais si la chirurgie esthétique moderne doit beaucoup à nombre de ses techniques et modes opératoires, Hippolyte Morestin sera, lui, pratiquement oublié. Emporté le 12 février 1919 par la grippe espagnole trois mois après l’Armistice à l’âge de 49 ans, il laisse une œuvre médicale immense mais inachevée que bien de ses confrères de France et du monde entier reprendront et poursuivront.

En outre, trois de ses patients du Val-de-Grâce, le colonel Emile Picot (1862-1938), Bienaimé Jourdain (1890-1948) et Albert Jugon (1890-1959) seront en 1921 les fondateurs de L’Union des blessés de la face et de la tête « les gueules cassées », association d’entraide et de secours aux mutilés faciaux qui existe encore de nos jours.

«Gueules cassées» en 1926. BHU Santé Paris-Descartes

Val-de-Grâce, collection de moulages de blessés de guerre du Dr Morestin (vers 1924). Source : gallica.bnf.fr



Sur les traces de Morestin en Martinique et ailleurs

Hippolyte Morestin a rédigé 634 articles, ouvrages et communications. Ses productions, manuscrits, papiers médicaux et autres documents sont conservés et numérisés en grande partie dans les archives de l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), à l’ancien hôpital militaire du Val-de-Grâce, à la bibliothèque interuniversitaire de santé Paris--Descartes, à la bibliothèque de l’Académie de médecine, à la Bibliothèque nationale de France mais aussi à Londres, Los Angeles et Uppsala (Suède), ce qui atteste de l’importance et du rayonnement de son œuvre.

 Malheureusement, l’éruption volcanique du 8 mai 1902 de la montagne Pelée à Saint-Pierre, détruisant la ville et causant la mort de plus de 26 000 personnes, a emporté 21 membres de sa parenté, dont son frère aîné Charles, et bon nombre de documents, archives, souvenirs et biens familiaux. C’est ainsi que les Morestin disparaissent peu à peu de la Martinique en même temps que la plupart des traces de leur existence. Un nommé Aly Morestin est cordonnier à Fonds-Lahaye (Schœlcher) en 1936 sans que l’on en sache davantage. Trois frères et deux sœurs à Hippolyte ont échappé à l’éruption ; ils auraient vécu un temps à Fort-de-France avant de quitter définitivement la Martinique pour s’installer à Paris. Quant à la maison natale, très délabrée, elle a été rasée dans les années 2000 ; il reste désormais la rue principale de Basse-Pointe qui porte le nom du Dr Hippolyte Morestin, ainsi qu’une rue à Rivière-Salée et une autre aux Anse-d’Arlet. Il est à signaler que l’ancien centre hospitalier du Lamentin avait un pavillon Morestin. A Paris, l’hôpital Saint-Louis a un groupe de salles qui porte également son nom. Néanmoins, le souvenir d’Hippolyte Morestin semble bel et bien s’être estompé de la mémoire collective.

Tombe d'H. Morestin au Père-Lachaise (Paris). Photos X. Chevallier

Sur le plan privé, d’un caractère peu sociable, Hippolyte Morestin fut solitaire toute sa vie. Célibataire, il n’a pas eu d’enfants. Cependant, à Paris et à Châbons, on peut retrouver des descendants, en particulier des arrière-petits-neveux et nièces. Cent cinquante ans après sa naissance et cent ans après sa disparition, malgré des zones d’ombre, la vie et l’œuvre de cet illustre chirurgien au destin hors du commun demeurent passionnantes et riches d’enseignements.

Xavier Chevallier



A lire ou voir : audio-vidéo sur Manioc.org et autres ressources contemporaines en ligne

Documents sources cités consultables sur Manioc

  AP-HP = Assistance publique des hôpitaux de Paris



Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2019/10/dr-morestin-je-presume-suite-et-fin.html

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