mardi 6 juillet 2021

Les « Capitaines » de Guyane, vestige de l’histoire de l’administration coloniale française

 

             L’administration coloniale de l’Empire britannique est souvent opposée à celle de l’Empire français. A l’une reviendrait un pragmatisme particulièrement subtil et adapté aux immensités géographiques sous sa domination, à l’autre un centralisme d’une rigidité extrême fait de jacobinisme aussi dogmatique qu’inefficace. L’indirect rule mis en place par Londres, c’est-à-dire la gestion administrative indirecte des territoires appuyée sur des pouvoirs locaux pré-existants à l’assujettissement venu de l’étranger, aurait été ignoré par l’administration française. L’expérience coloniale guyanaise où les chefs coutumiers ont joué un rôle important, comparable à certains égards aux « adjoints indigènes » algériens appelés « caïds » ou « cheikhs », nous permet de nuancer ce tableau et peut-être même de réfuter ce lieu commun.

L’enjeu essentiel de la relation contrainte et inégale, entre chefs coutumiers ou « Capitaines » et pouvoir colonial, a résidé évidemment dans le contrôle des espaces et des populations. A cet égard, l’adoption du code de l’indigénat, le 28 juin 1881, a été un outil légal de coercition instaurant l’exclusion des populations colonisées du droit commun civil et pénal français et l’établissement d’une citoyenneté réduite, voire purement formelle, selon les territoires concernés. Pourtant, les « Capitaines » se sont maintenus dans la Guyane contemporaine, dans un contexte politique et juridique évidemment radicalement différent, comme l’atteste l’exemple kali’na.

  Le statut de « Capitaine » et l’histoire de l’administration coloniale

             La conquête du territoire guyanais, comme d’ailleurs celles qui ont eu lieu sur d’autres continents, a d’abord été le fait de la force militaire. Mais au-delà de l’action répressive, les militaires de l’Empire français ont en effet joué un rôle fondamental dans l’établissement du pouvoir colonial en concevant les premières formes administratives de contrôle des terres soumises et en faisant preuve d’une réelle capacité d’analyse des sociétés où ils faisaient effraction. Confrontés à la nécessité d’administrer territoires et populations, ils ont dû ainsi avoir recours à la population locale, sans laquelle, toute administration d‘espaces souvent vastes était impossible. L’expérience des « bureaux arabes » en Afrique du Nord a été de ce point de vue exemplaire. Ce « détour algérien », pour déroutant qu’il paraisse, peut en effet nous aider à appréhender le rôle des « Capitaines » de Guyane.

Ce lien paradoxal et intéressé entre l’occupant et l’autochtone a bien été personnifié par la figure emblématique de l’officier construisant, avec méthode, patience et même empathie, son réseau d’informateurs et d’adjoints, à l’image du jeune lieutenant Hubert Lyautey qui devint, après son expérience algérienne, le plus fervent défenseur de la monarchie chérifienne.

 


Guy de Maupassant s’est d’ailleurs fait le témoin de ce lien singulier entre militaires et « caïds » durant son séjour en Algérie :

« Il est juste d’ajouter qu’il devient fort difficile de voyager dès qu’on s’aventure en dehors des routes connues dans le sud. On ne le peut faire qu’avec l’appui et les complaisances de l’autorité militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme de véritables monarques omnipotents ; et aucun inconnu ne pourrait se hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds, conduit sous escorte à l’officier le plus voisin, et ramené entre deux spahis sur le territoire civil.

Mais, dès qu’on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre, de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent le voyageur de la façon la plus charmante ; vivant seuls, ils ont lu beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur ; vivant seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions qu’on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec les idées les plus contraires. C’est grâce à plusieurs de ces officiers que j’ai pu faire une longue excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu ». (1) 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

La Guyane a connu un processus similaire. Ici les « Capitaines » ont remplacé les « Caïds » mais les ressorts de la relation restent identiques. Du côté des allogènes, le souci du maintien de l’ordre colonial, du côté des « indigènes » le gain d’une reconnaissance profitable tant symboliquement que financièrement. Cette reconnaissance s’est notamment manifestée par le port de l’uniforme militaire, de la canne à pommeau d’argent ou, dans le cas « algérien » de la médaille, symbole là encore de distinction. Celle-ci n’est cependant pas synonyme de légitimité auprès des populations concernées (la corruption quasi-légendaire des « caïds », chargés de prélever l’impôt, se lit encore aujourd’hui dans la sémantique du mot). En Guyane cette institution a concerné les ethnies bushinengues (Alukus, Saramacas et Paramakas) et les peuples autochtones, mais selon une appropriation différente, comme le rappellent Françoise et Pierre Grenand :

 « Chez les Noirs Marrons, s’appuyant notamment sur le culte des ancêtres, les chefferies sont traditionnellement puissantes. Les Amérindiens de Guyane, semblables en cela à tous ceux des basses terres amazoniennes, sont des sociétés presque acéphales, avec pour certaines une organisation clanique amoindrie (Arawak, Palikur), pour d’autres, une recomposition permanente de communautés labiles et peu importantes démographiquement (Wayana, Emerillon) » (2)

 

Qu’ils soient nommés « Gran Man » ou « Capitaines », ces intermédiaires ont joué un rôle primordial au fur et à mesure de l’accentuation de la présence coloniale, notamment par l’installation du bagne et l'exploitation aurifère durant la seconde partie du XIXe siècle, au point d’ailleurs de devenir des relais du pouvoir étranger. Cette allégeance s’est traduite par le passage d’une administration militaire à une administration civile structurée par le régime de l’indigénat.


 

 

 

 

 

 

 

 

Le régime de l’indigénat ou l’inégalité faite loi

             La République française s’est interrogée sur le statut juridique et politique des populations de l’Empire : le Code pénal, c’est-à-dire le droit commun, devait-il s’appliquer à tous ? Autrement dit, un régime d’exception contraire aux idéaux républicains était-il envisageable ? Malgré l’action parlementaire du député Albin Rozet, opposé à l’idée d’une différence des droits juridiques et politiques entre citoyens français et « sujets » des colonies, la République a choisi d’adopter la loi du 28 juin 1881, dite de « Régime de l’indigénat » ou « Code de l’indigénat ».

Sans entrer dans la complexité des aspects juridiques de ce code, il faut noter qu’il a posé les bases d’une inégalité légale justifiée par le fait que les populations visées par cette loi étaient jugées incapables de comprendre le droit et son application. Cette dérogation n’a pas seulement valu pour l’application des peines mais s’est également étendue au droits civil et politique. Dans ce régime de l’indigénat, la qualité de citoyens français était accordée aux populations de Guyane.

En Algérie en revanche, la population musulmane, qualifiée de « sujets français », possédait la nationalité française mais une citoyenneté partielle (manifeste à travers la création de collèges séparés lors des votes ou la limitation de l’accès aux emplois publics, en particulier l’accès aux grades supérieurs dans l’armée). D’autres catégories composaient encore le Code de l’indigénat : les « protégés français » et les « administrés français », autant de distinguos qui ont traduit la plasticité de l’administration civile des territoires colonisés. Ces droits politiques indigènes variables selon les lieux ont d’ailleurs alimenté de nombreux débats sur la place des femmes dans la société française, comment en effet justifier l’attribution à ces populations lointaines d’un droit dont les Françaises étaient privées…

Ces réflexions et ces décisions mettent en lumière les fortes tensions propres aux empires entre centre et périphérie, entre volonté de domination et diversité des réalités sociales. Cette marque coloniale a pourtant persisté en Guyane dans un contexte politique tout à fait différent comme l’atteste l’exemple kali’na.

 Du « Capitaine » au chef coutumier, l’exemple kali’na

             Deux grands évènements ont évidemment contribué à modifier le sens du qualificatif « Capitaine », d’une part la départementalisation en 1946 qui pose l’égalité juridique entre tous les citoyens et d’autre part la création en 1981 de l’Association des Amérindiens de Guyane (AAGF) devenue Fédération des Organisations de Guyane (FOAG) en 1992, c’est-à-dire la naissance d’un mouvement revendicatif amérindien qui a interrogé la notion de « Capitaine » et promu le terme de « chef coutumier » :

 « … la référence au « chef coutumier » apparaît pour la première fois dans le discours politique amérindien après 1988, à l’occasion de la désignation de jeunes capitaines, notamment dans un certain nombre de villages dans lesquels l’institution avait disparu de fait depuis, parfois, un bon nombre d’années. » «(3)

Cette référence s’est ensuite diffusée et a pris « place dans les textes et les discours politiques des élus créoles et parfois dans le vocabulaire de l’administration en Guyane, l’environnement institutionnel prenant acte, à cette époque, de l’apparition d’une force politique amérindienne. » (3)

Dans un contexte institutionnel français toujours dominant, quoique bien plus légitime, ce changement de vocable n’a cependant pas renouvelé ou étendu les attributions propres aux « Capitaines » et a finalement laissé peu de place à la coutume ainsi que le remarquent les époux Grenand :

 « Dans l’ensemble, les chefferies, dont le pouvoir originel était déjà limité, se sont tout naturellement affaiblies face aux influences extérieures. Elles reposent presque toujours sur les épaules d’hommes âgés, analphabètes et non francophones, qui sont de plus en plus souvent en compétition avec les élus municipaux dans des sphères qui leur revenaient autrefois de droit : l’emplacement des villages, le fonctionnement d’une justice de proximité, la redistribution permanente du terroir, le partage des biens et des services, etc.» (4)

  

            L’Empire colonial français a donc su construire un lien adapté aux différentes sociétés passées sous sa domination et son administration. En Guyane, la trace du « Capitaine » se lit encore aujourd’hui lors de l’intronisation des Préfets et Sous-Préfets ; les chefs coutumiers y sont symboliquement présents et, par là même, exposent à la fois leur appartenance nationale et leur volonté de reconnaissance particulière que la République indivisible, laïque, démocratique et sociale peine encore à admettre. 

CB


1- Guy de Maupassant, Au soleil. Victor Havard Editeur, Paris, 1894, p. 54-55 (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040744v/f67.item)

2- Grenand, Françoise, Serge Bahuchet, et Pierre Grenand. « Environnement et sociétés en Guyane française : des ambiguïtés d'application des lois républicaines », Revue internationale des sciences sociales, vol. 187, no. 1, 2006, pp. 53-62).

3- Gérard Collomb. « Du « capitaine » au chef coutumier » chez les Kali’na », Ethnologie française, XXIX, 1999, n° 4, p. 549-557. 

4- Grenand, Françoise, Serge Bahuchet, et Pierre Grenand. « Environnement et sociétés en Guyane française : des ambiguïtés d'application des lois républicaines », Revue internationale des sciences sociales, vol. 187, no. 1, 2006, pp. 53-62).

 Iconographie :

 Filmographie

Le dernier combat des Capitaines de Guyane, d'Erwan Le Guillermic et David Morvan

   


Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2021/07/les-capitaines-de-guyane-vestige-de.html

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