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mardi 26 juin 2018

Invasions de sargasses ? Une vieille affaire !

L'arc antillais régulièrement confronté à des échouages massifs de sargasses sur les côtes 

Au-delà des questions sanitaires, écologiques et économiques que ces événements induisent, Manioc revient sur les précédents historiques où les algues terrorisaient déjà les marins qui les ont entourées de toute une mythologie.
Source : Manioc

S'aventurer en haute mer, de même qu'à l'intérieur des masses continentales (Afrique équatoriale, Amazonie et Andes, déserts d'Asie centrale), a longtemps été réservé à quelques-uns dont les témoignages n'engageaient que leur bonne foi. D'où une réserve quasi-inépuisable de demi-vérités, de légendes, de contrefaits et de mythes tenaces. Tout le monde, ou presque, connaît par exemple les dangereuses Amazones qui auraient été aperçues le long du fleuve éponyme. Mais, parfois, ces racontars prennent corps. C'est le cas des sargasses dont la mer semble être connue depuis la plus haute Antiquité :
« De même que les anciens parlaient des terres transocéaniques où peut-être les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois et les Arabes avaient abordé, ils parlaient de la mer d'herbe et de la mer coagulée, qui, elle, avait été sûrement vue par des navigateurs de ces nationalités. Dans le Périple de Scylax de Caryande composé probablement au temps de Darius Ier, il est dit « qu'on ne peut naviguer au delà de l'île de Cerné, car la mer est embarrassée par de la vase et des herbes ». Les Carthaginois de Gadès, naviguant au delà des colonnes d'Hercule et poussés par un vent d'Est, constatent que la mer est pleine de varech et y trouvent des thons en abondance qui, salés et enfermés dans des vases, sont expédiés à Carthage. 
Le Carthaginois Hamilcon, dont le voyage est raconté par Festus Avienus, dit que dans l'Ouest et le Nord-Ouest de l'Atlantique il y a des « algues nombreuses au-dessous des flots qui, par entrecroisement, forment mille obstacles. Aucun souffle ne pousse le navire en avant. Les flots restent immobiles et paresseux. Des algues sont semées en quantité innombrable sur l'abîme, et souvent elles arrêtent la marche des vaisseaux qu'elles retiennent comme avec des joncs ». Avienus ajoute que ces algues diminuent la violence des vagues, effet plusieurs fois confirmé dans la suite et qui a dû contribuer à la croyance de la mer stagnante et gluante. Strabon constate comme les Carthaginois de Gadès et; plus tard, Christophe Colomb, l'abondance des thons dans ces parages, et attribue la graisse très estimée de ces poissons à leur nourriture provenant « d'un chêne dont les racines sont au fond de la mer et dont le feuillage porte de gros fruits ». Théophraste écrit que l'algue croît dans la mer qui s'étend au delà des Colonnes d'Hercule et atteint des proportions gigantesques. Il distingue le fucus des côtes du fucus du large, c'est-à-dire la sargasse. 
En ce qui concerne les premiers siècles de l'ère chrétienne, Jornandès, historien des Goths, dit que si les régions lointaines de l'Océan ne sont pas connues, c'est parce que « les algues arrêtent la marche des vaisseaux et que les vents n'ont pas de force ». Mais les Arabes, grands et habiles navigateurs, voguaient sur la « Mer Ténébreuse » ; le géographe Edrisi a conservé le récit des huit Arabes, tous de la même famille, qui partis d'Aschbona (Lisbonne) à une époque antérieure à 1147, naviguèrent dans une mer « épaisse », au large des Açores et au travers des herbes marines. Au XIIIe et au XIVe siècles, tous les navigateurs qui vont à la recherche d'Antila, des Sept Cités, de toutes les îles de Saint-Brandan, parlent des herbes qui recouvrent la mer à l'Ouest des Açores, leur point de départ habituel, et ce sont évidemment ces herbes qui entretenaient la croyance de la proximité de la terre. »
Jean Baptiste Etienne Charcot, Christophe Colomb vu par un marin, p. 117-129
Carte de tous les itinéraires de Cristophe Colomb dans leurs rapports avec la mer des Sargasses, Source : Manioc

Autant de précédents que confirmera Christophe Colomb dans son carnet de bord. Au cours de son premier voyage aller, est noté à l'entrée du 16 septembre que là « on commença à voir de très nombreuses touffes d'herbes très vertes qui semblaient, selon l'Amiral, s'être détachées depuis peu de la terre, ce pourquoi tous jugeaient qu'ils étaient près de quelque île ». Le lendemain, « à l'aube de ce lundi, ils virent encore plus d'herbes qui semblaient des herbes fluviales ; et, au milieu d'elles, ils trouvèrent un
Source : Manioc
crabe vivant que garda l'Amiral, disant que c'était là un signe certain de terre  »
. Mais c'est le 21 septembre qu'
« ils trouvèrent tant d'herbe sur la mer qu'elle en semblait caillée, et elle venait de l'ouest [...]. Pendant une partie [du lendemain], il n'y eut plus d'herbe, ensuite elle réapparut, très épaisse ». Ce qui ne manqua pas d'effrayer les marins. Colomb note au 23 septembre :  « Comme la mer était tranquille et étale, l'équipage murmurait et disait : puisqu'en ces parages il n'y avait pas de grosse mer, jamais il n'y aurait de vent pour retourner en Espagne. »

Une crainte qui, on l'a vu, vient de loin et qui va se prolonger encore longtemps, au point de faire des sargasses le moteur d'un contre-courant. Ainsi, selon Le grand routier de mer publié en 1619 : « depuis l'herbe Sargasso le vent est toujours Nord Est, & les courants ont leur flux vers les Antilles qui sont devant la Nouvelle Espagne, qui est la cause pourquoi les navires multiplient si peu en leur cours depuis ladite herbe Sargasso: & si les courants viennent à rencontrer les navires en ce cours, il advient bien qu'ils soient poussés à rebours du vent mais rarement » (p. 15). Circonspect, l'auteur note la rareté du phénomène, sans doute pour ne pas l'avoir lui-même expérimenté, mais la mer des Sargasses s'entache d'une mauvaise réputation. Les nombreux îlots, écueils, bas-fonds et brisants indiqués sur les cartes des XVIIe et XVIIIe siècles, entre l'archipel des Açores et les Antilles, se trouvent encore sur des atlas du XIXe siècle. En 1802, les Espagnols signalent toujours des brisants, des vigies et des écueils dans cette partie de l'océan Atlantique jusque vers 1860. Ce n'est qu'avec les expéditions scientifiques au tournant du XXe siècle que tombent les dernières incertitudes, notamment sur la question de la profondeur qui rend impossible tout haut fonds.


Source : Manioc


Pour aller plus loin :
X. H.

Lien vers l'article : http://blog.manioc.org/2018/06/invasions-de-sargasses-une-vieille.html

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